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Les Devoirs des ministres

OFFM · Ambroise de Milan · 391 · FR · 550 paragraphes · Psaumes : Vulgate · livres-mystiques.com ↗

Ainsi donc, il ne faut rien faire passer avant la beauté morale. Toutefois, veiller à ce que celle-ci ne soit pas laissée de côté par souci de l'amitié, est encore une chose que l'Ecriture rappelle au sujet de l'amitié. Il existe en effet un grand nombre de questions des philosophes, pour savoir si, pour un ami, quelqu'un doit être hostile à sa patrie, ou s'il ne doit pas l'être pour agréer à son ami ? Pour savoir s'il faut qu'il manque à la bonne foi, par complaisance et attention pour les intérêts de son ami ?

L'Ecriture dit assurément : « Une massue, un glaive, une flèche à pointe de fer, c'est ainsi qu'est l'homme qui fournit un faux témoignage contre son ami ». Mais examine ce que l'Ecriture affirme. Elle ne blâme pas le témoignage porté contre un ami, mais le faux témoignage. Que faire en effet si pour la cause de Dieu, que faire si pour la cause de la patrie , un homme se voit contraint de porter témoignage? Est-ce que par hasard l'amitié doit peser plus lourd que la religion , peser plus lourd que l'amour de ses concitoyens? Dans ces cas eux-mêmes, pourtant, il faut rechercher la vérité du témoignage, pour éviter qu'un ami ne soit attaqué du fait de la déloyauté de l'ami dont la loyauté devrait le faire relaxer. Et ainsi l'ami ne doit ni accorder une faveur au coupable, ni tendre un piège à l'innocent.

Assurément, s'il arrive qu'il soit nécessaire de porter témoignage, s'il arrive que l'ami connaisse quelque défaut chez son ami, il faut l'admonester en secret; s'il n'écoute pas. l'admonester ouvertement. Les admonestations en effet sont bienfaisantes et très souvent meilleures que l'amitié qui se tait. Et s'il arrive que ton ami se juge outragé, toi cependant admoneste-le ; et s'il arrive que l'amertume de l'admonestation blesse son âme, toi cependant admoneste-le ; ne crains pas : « Les blessures que fait un ami sont en effet plus supportables que les baisers des flatteurs ». Admoneste donc un ami qui s'égare, ne manque pas à un ami innocent. L'amitié en effet doit être constante, persévérer dans l'affection : nous ne devons pas, d'une manière enfantine, changer d'amis par une sorte de vagabondage du sentiment.

Ouvre ton coeur à ton ami pour qu'il te soit fidèle et que tu puises en lui l'agrément de ta vie : « Un ami fidèle en effet est un remède de la vie » en vue de l'immortalité. Respecte ton ami comme un égal, n'aie pas honte de devancer ton ami par le devoir du service rendu ; l'amitié en effet ignore l'orgueil. C'est en effet pourquoi le sage dit : « Ne rougis pas de défendre un ami ». Ne manque pas à un ami dans le besoin, ne le délaisse pas, ne l'abandonne pas ; car l'amitié est une aide de la vie. Aussi, en elle, portons-nous nos fardeaux, comme l'apôtre l'a enseigné : il parle en effet à ceux que la charité de cette amitié a unis. Et en effet, si la prospérité d'un ami aide ses amis, pourquoi, également dans l'adversité d'un ami, l'aide de ses amis ne serait-elle pas à sa disposition ? Aidons par un conseil, apportons nos efforts, compatissons avec affection.

Si c'est nécessaire, supportons, à cause d'un ami, même des épreuves. Bien souvent il faut encourir des inimitiés à cause de l'innocence d'un ami, fréquemment des dénigrements si l'on s'oppose ou répond quand un ami est attaqué et accusé. Et ne regrette pas ce genre d'affrontement. Voici en effet la parole du juste : « Et si des maux m'arrivent à cause d'un ami, je les assume ». C'est en effet dans l'adversité qu'on reconnaît l'ami, car dans la prospérité tous paraissent des amis. Mais de même que dans l'adversité, la patience et l'endurance de l'ami sont nécessaires, de même dans la prospérité, l'autorité est-elle opportune, afin de contenir et de réfuter l'arrogance d'un ami qui se vante.

Comme s'exprime bien Job, placé dans l'adversité : « Ayez pitié de moi, mes amis, ayez pitié». Cette parole n'est pas en quelque sorte une parole d'abattement, mais en quelque sorte une parole de censure. De fait, c'est au moment qu'il est attaqué injustement par ses amis, qu'il répondit : « Ayez pitié de moi, mes amis », c'est-à-dire : vous devriez exercer la miséricorde, or vous accablez et harcelez un homme aux tribulations de qui, au titre de l'amitié, il vous faudrait compatir.

Maintenez donc, mes fils, l'amitié engagée avec vos frères : rien n'est plus beau parmi les réalités humaines . C'est un réconfort en cette vie, certes, que d'avoir à qui ouvrir ton coeur , avec qui partager des choses cachées, à qui confier le secret de ton c?ur ; que de t'assurer un homme fidèle, pour te féliciter dans les jours heureux, compatir dans les jours tristes, t'encourager dans les persécutions. Quels bons amis les jeunes hébreux que pas même la flamme de la fournaise ardente ne détacha de leur mutuel amour ! De ce passage nous avons parlé précédemment. Le saint David dit bien : « Saül et Jonathan, beaux et très chers, inséparables dans leur vie, dans la mort non plus ne furent pas séparés ».

Tel le fruit de l'amitié ; il n'est pas que la bonne foi soit détruite à cause de l'amitié. Il ne peut en effet être l'ami d'un homme, celui qui a été de mauvaise foi avec Dieu. L'amitié est gardienne de la fidélité et maîtresse d'égalité, en telle sorte que le supérieur se montre l'égal de l'inférieur et l'inférieur l'égal du supérieur. Entre des genres de vie différents en effet, l'amitié ne peut exister ; et c'est pourquoi l'agrément de l'un et l'agrément de l'autre doivent s'accorder mutuellement : que ni l'autorité ne fasse défaut à l'inférieur, si la chose le réclame, ni l'humilité au supérieur ; qu'il écoute comme un semblable, comme un égal, et que le premier avertisse, fasse un reproche comme un ami, non par zèle ostentatoire mais par sentiment de charité. Que l'avertissement ne soit pas dur, ni le reproche outrageant. De même en effet que l'amitié doit être soucieuse d'éviter la flatterie, de même doit-elle être aussi étrangère à l'arrogance.

Qu'est-ce en effet qu'un ami, si ce n'est un partenaire d'affection, à qui l'on associe et joint son âme, à qui on la mêle de telle sorte que l'on veuille devenir, de deux êtres, un seul, à qui, autre soi-même, l'on se confie, de qui l'on ne craint rien, l'on ne réclame soi-même rien, en vue de son propre intérêt, qui ne soit beau moralement ? L'amitié en effet n'est pas rentable, mais pleine de charme, pleine d'agrément. L'amitié est en effet une vertu, non pas un bénéfice, car elle est engendrée non par l'argent mais par l'agrément, non par une mise aux enchères des avantages, mais par une rivalité de bienveillance.

Enfin les amitiés des indigents sont bien souvent meilleures que celles des riches, et fréquemment les riches sont dépourvus des amis que les pauvres ont en grand nombre. Il n'y a pas en effet d'amitié vraie, là où il y a la trompeuse flatterie. C'est ainsi que beaucoup de gens obligent les riches par flagornerie, tandis qu'à l'égard du pauvre, personne ne feint. Toute déférence accordée au pauvre est vraie, l'amitié qu'on a pour lui est exempte d'envie .

Qu'y a-t-il de plus précieux que l'amitié qui est commune aux anges et aux hommes ? Aussi le Seigneur Jésus dit-il : « Faites-vous des amis avec l'argent injuste, pour qu'ils vous reçoivent dans leurs tentes éternelles ». Lui-même, Dieu nous fait ses amis de petits esclaves que nous étions, comme lui-même le dit : « Désormais vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous prescris ». Il nous a donné le modèle de l'amitié pour que nous le suivions, à savoir : faire la volonté de l'ami, ouvrir à l'ami tous les secrets que nous avons dans le cœur, et ne pas ignorer ses sentiments intimes. Nous, montrons-lui notre cœur et que lui nous ouvre le sien . « Je vous ai dit mes amis, dit-il, pour cette raison que tout ce que j'ai entendu de mon Père, je vous l'ai fait connaître ». L'ami ne cache donc rien, s'il est véridique : il épanche son âme, comme le Seigneur Jésus épanchait les mystères du Père.

Celui donc qui accomplit le commandement de Dieu, est son ami, est honoré de ce nom. Celui qui a les mêmes sentiments dans l'âme, est aussi son ami, parce que l'unité des âmes existe chez les amis et que personne n'est plus exécrable que celui qui a blessé l'amitié. Aussi, en ce qui concerne le traître, le Seigneur a-t-il trouvé ceci qui était le plus grave pour condamner sa déloyauté : il n'a pas montré la réciprocité de la faveur reçue et il a mêlé le poison de la malice aux repas de l'amitié. Et c'est pourquoi le Seigneur parle ainsi : « Toi, en vérité, un homme qui avait les mêmes sentiments dans l'âme que moi, et mon guide et mon compagnon, qui toujours prenais avec moi d'agréables mets ». Cela signifie : Ce n'est pas supportable qu'ayant les mêmes sentiments dans l'âme, tu aies attenté contre celui qui t'avait gratifié de sa faveur : « De fait, si mon ennemi m'avait maudit, je l'eusse supporté, naturellement, et de celui qui me haïssait, je me serais caché ». Un ennemi peut être évité, mais pas un ami s'il veut tendre un piège. Nous nous gardons de celui à qui nous ne confions pas nos desseins, mais nous ne pouvons nous garder de celui à qui nous les avons confiés. C'est pourquoi, afin d'augmenter l'aversion du péché, le Seigneur ne dit pas : Toi, en vérité, mon serviteur, mon apôtre, mais : ayant les mêmes sentiments dans l'âme que moi ; cela signifie : ce n'est pas de moi, mais bien de toi-même que tu es le traître, toi qui as trahi celui qui avait les mêmes sentiments dans l'âme.

Le Seigneur en personne, après avoir été offensé par les trois rois qui avaient manqué de déférence à l'égard du saint Job, préféra leur pardonner sur l'intercession de leur ami, en sorte que le suffrage de l'amitié devînt rémission des péchés. C'est pourquoi Job pria et le Seigneur pardonna : l'amitié fut profitable à ceux pour qui la suffisance fut nuisible.

Je vous ai laissé ces pages, mes fils, pour que vous les gardiez dans vos âmes : Quant à savoir si elles ont quelque intérêt, c'est vous qui en ferez l'épreuve. En tout cas, elles apporteront une grande abondance d'exemples ; de fait, à peu près tous les exemples de nos aïeux, de très nombreuses paroles d'eux aussi, se trouvent inclus dans ces trois livres ; de la sorte, si le style n'offre aucun agrément, toutefois la suite des temps anciens, exposée en une sorte de résumé, rassemble une multitude d'enseignements.