Article 1 — La mort sera-t-elle pour tous les hommes le point de départ de la résurrection ?5
Objections :
1. Certains seront revêtus d’immortalité "comme d’un vêtement surajouté" (1 Co 15, 53), selon le mot de saint Paul. Le Symbole dit, en effet, que le Christ "viendra juger les vivants et les morts". Or, au Jugement tous seront vivants. La distinction doit donc signifier que certains hommes comparaîtront au Jugement sans avoir passé par la mort.
2. Un désir naturel et universel doit être réalisé au moins en quelques individus. Or, ce que nous voulons tous, c’est "de n’être pas dépouillés, mais revêtus" (2 Co 5, 4). Quelques hommes au moins seront donc revêtus de gloire par la résurrection, sans que la mort les ait dépouillés de leur corps.
3. Selon saint Augustin, les quatre dernières demandes de l’Oraison dominicale se rapportent à la vie présente, et, par l’une d’elles, l’Église demande, "pour cette vie, la remise de toutes ses dettes". Prière qui ne saurait être vaine (Jn 16, 23) : "Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l’accordera." Or, une de ces dettes, contractée par le péché d’Adam, c’est de naître avec le péché originel. Donc, Dieu remettra un jour cette dette, ainsi que la mort qui en est la peine, et les hommes naîtront alors purs et immortels.
4. Le sage, et Dieu est infiniment sage, choisit toujours les voies les plus simples. Or, il est plus simple de conférer aux hommes alors vivants les privilèges de l’état de résurrection, que de les faire mourir d’abord, ressusciter ensuite, et obtenir enfin ces mêmes privilèges.
Cependant :
1. Saint Paul dit expressément, dans une comparaison qu’il fait au sujet de la résurrection : "Ce que tu sèmes ne reprend pas vie, s’il ne meurt d’abord (1 Co 15, 36)."
2. Il dit encore : "Comme tous meurent en Adam, de même aussi tous seront vivifiés dans 1e Christ (1 Co 15, 22)."
Conclusion :
Les Pères se sont partagés sur cette question ; mais l’opinion la plus commune et la plus sûre, c’est que tous les hommes mourront et ressusciteront après être morts :
- 1. Elle est plus conforme à la justice de Dieu, qui a condamné la nature humaine tout entière, en punition du péché d’Adam dont tous les descendants contractent la souillure du péché originel, et, en conséquence, doivent subir la mort.
- 2. Elle est plus conforme à la sainte Écriture qui enseigne la résurrection universelle. Or, ressusciter ne se dit proprement que "d’un corps tombé en dissolution", comme le déclare saint Jean Damascène.
- 3. Elle est plus conforme aux lois naturelles qui nous montrent que les choses viciées et corrompues ne peuvent être régénérées qu’en passant par la mort : le vinaigre ne peut devenir vin qu’en cessant d’être pour se retrouver liqueur de vigne. Dès lors, puisque la nature humaine a subi une altération entraînant la nécessité de mourir, la mort est pour elle le moyen nécessaire de parvenir à l’immortalité.
- Une seconde conformité à ces mêmes lois consiste en ce que "le mouvement du Ciel est comme la vie de la nature tout entière", de même que le mouvement du coeur est comme la vie de l’organisme tout entier. Si le coeur s’arrête, c’est la mort pour tous les membres ; si le mouvement du Ciel cesse, c’est aussi la mort pour tous les êtres auxquels son influence conservait la vie, et, en particulier, la vie humaine sur la terre. Les hommes encore vivants à l’heure où le Ciel s’arrêtera devront donc perdre la vie.
Solutions :
1. Cette distinction entre les vivants et les morts ne se rapporte pas à l’heure même du Jugement ; ni à tout le temps qui l’aura précédé, en ce sens que tous les hommes auront été d’abord des vivants et ensuite des morts ; mais aux jours qui doivent le précéder immédiatement, alors que les signes précurseurs commenceront à paraître.
2. Le désir des saints ne peut être vain, s’il est absolu ; mais il peut l’être, s’il n’est que conditionnel. Tel est le désir "de n’être pas dépouillés, mais revêtus ;" il sous-entend cette condition si c’est possible. C’est à un désir de cette nature que certains donnent le nom de "velléité".
3. C’est une erreur d’affirmer que quelqu’un, le Christ excepté, soit conçu sans le péché originel. Car, s’il en était ainsi, ce privilégié n’aurait nul besoin d’être racheté par le Christ, qui ne serait donc pas le Rédempteur universel. Cette exemption du péché originel et du besoin d’être racheté ne saurait être attribuée à une grâce de guérison de la nature corrompue, accordée aux parents ou à l’enfant. Il faut admettre, en effet, que tout homme a besoin d’être racheté par le Christ, en raison de sa personnalité, et non pas seulement en raison de la nature humaine.
4. La délivrance d’un mal, la remise d’une dette", ne sont possibles que si l’on souffre de ce mal, que si l’on a contracté cette dette. Pour éprouver en soi-même tous les bienfaits de l’Oraison dominicale, il faut donc être né débiteur et malheureux. "La remise des dettes, la délivrance du mal", ne peuvent donc signifier que l’on puisse naître sans dette à payer ou sans mal à subir ; mais que les dettes apportées en naissant sont remises ensuite par la grâce du Christ.
- Si l’on peut affirmer sans erreur que quelqu’un peut ne pas mourir, il ne s’ensuit pas que l’on puisse affirmer qu’il peut naître sans le péché originel. La miséricorde divine peut, en effet, remettre une peine qui est la conséquence d’une faute, comme le Christ pardonna à la femme adultère. Elle peut tout aussi bien exempter de la mort ceux que le péché originel condamne à mourir. "S’ils ne meurent pas, c’est qu’ils sont nés sans le péché originel," est donc un illogisme.
4. Les voies les plus simples sont les meilleures, quand elles conduisent à la fin, ou mieux ou également bien ; ce qui n'est pas ici le cas.
Article 2 — Tous les hommes ressusciteront-ils de leurs cendres ?
Objections :
1. La résurrection du Christ est le modèle de la nôtre. Or, il ne ressuscite point de ses cendres, lui "dont la chair n’a point connu la corruption (Act 2, 31)."
2. Le corps humain n’est pas toujours brûlé, ce qui est pourtant le seul moyen de le réduire en cendres.
3. Le corps humain n’est pas réduit en cendres aussitôt après la mort. Mais ceux que la fin du monde trouvera vivants, et qui mourront alors, ressusciteront aussitôt.
4. Le point de départ correspond au point d’arrivée. Mais celui-ci, dans la résurrection, n’est pas le même pour les bons et pour les méchants : "Nous ressusciterons tous, mais nous ne serons pas tous changés (1 Co 15, 51)." Si donc les méchants ressuscitent de leurs cendres, les bons n’en ressusciteront pas.
Cependant :
1. "C’est contre tous ceux qui naissent avec le péché originel qu’a été portée la sentence : Tu es poussière et tu retourneras en poussière." Or, tous ceux qui doivent ressusciter au dernier jour, sont nés, nés vivants ou mort-nés, avec le péché originel. Tous doivent donc ressusciter de leurs cendres.
2. Le corps humain contient de nombreux éléments étrangers à la vraie nature humaine. Or, tous ces éléments doivent disparaître. Il faudra donc que tous les corps soient réduits en cendres.
Conclusion :
Les mêmes raisons qui démontrent que tous les hommes doivent mourir avant de ressusciter, démontrent aussi que tous ressusciteront de leurs cendres ; à moins que Dieu n’ait accordé à quelques-uns le privilège d’une résurrection anticipée et différente.
La sainte Écriture, qui enseigne la résurrection des corps, enseigne aussi "leur reformation" (Philippiens 3, 21). Or, de même que tous les hommes doivent mourir afin de pouvoir vraiment ressusciter, de même tous les corps doivent être dissous afin de pouvoir être refaits. De plus, la justice divine n’a pas seulement infligé à l’homme la peine de mort, mais encore la dissolution de son corps : "Tu es poussière et tu retourneras en poussière (Gn 3, 19)."
- De son côté, l’ordre naturel exige non seulement la séparation de l’âme et du corps, mais encore la dissociation des éléments dont celui-ci est composé : le vinaigre ne peut redevenir vin qu’après une décomposition radicale. De plus, l’union des éléments dans les corps composés dépend, pour son existence et sa conservation, du mouvement du Ciel ; quand celui-ci s’arrêtera, tous les corps composés se résoudront en leurs éléments.
Solutions :
1. La résurrection du Christ est le modèle de la nôtre quant au point d’arrivée, mais non quant au point de départ.
2. On donne le nom de "cendres" à tout ce qui reste du corps humain après sa dissolution, pour deux raisons :
- 1° C’était une coutume générale, chez les anciens, de brûler les cadavres et d’en conserver les cendres ; d’où l’emploi de ce mot pour désigner les restes mortels.
- 2° Ce qui rend nécessaire cette dissolution, c’est le foyer de convoitise dont le corps humain est infecté tout entier et qui exige une purification non moins radicale ; puisque celle-ci est due à un foyer, le nom de cendres convient donc bien à son résidu, à ce qui reste du corps humain après sa décomposition.
3. Le feu purificateur sera capable de brûler en un instant et de réduire en cendres les corps des hommes qu’il trouvera vivants, comme aussi de réduire en leurs éléments les corps composés
4. Le mouvement n’est pas spécifié par son point de départ, mais par son point d’arrivée. C’est donc celui-ci seul qui différenciera la résurrection des saints, qui sera glorieuse, de celle des impies, qui ne le sera pas. A un même point de départ correspondent souvent des points d’arrivée différents un objet qui était noir peut devenir blanc ou gris.
Article 3 — Les cendres avec lesquelles le corps sera refait ont-elles une inclination naturelle pour l’âme qui leur sera réunie ?
Objections :
1. Si elles n’en avaient point, elles seraient vis-à-vis de cette âme comme toutes les autres. Il serait donc indifférent que le corps fût refait avec elles ou avec d’autres : ce qui est faux.
2. Le corps dépend plus de l’âme que celle-ci ne dépend du corps. Or, l’âme séparée n’est pas totalement indépendante le son corps, puisque "le désir qu’elle en a, dit saint Augustin, retarde l’élan qui l’emporte vers Dieu." A plus forte raison, le corps conserve-t-il une inclination naturelle pour l’âme dont il est séparé.
3. "Ses os seront remplis des iniquités de sa jeunesse ; elles dormiront avec lui dans la poussière (Job 20, 11)." Mais les iniquités sont dans l’âme. Une inclination naturelle pour celle-ci persiste donc dans le corps même réduit en poussière.
Cependant :
1. Le corps humain peut être décomposé en ses éléments ou devenir la chair d’autres animaux. Or, les éléments sont homogènes ; la chair du lion et de tout animal l’est aussi. Puisque, ni dans celle-ci, ni dans ceux-là, il n’y a d’inclination naturelle à une âme déterminée, il n’y en a donc pas non plus dans ce qui reste du corps après sa dissolution. "Le corps humain, dit saint Augustin, en quelque substance d’autre corps ou en quelque élément qu’il se soit changé ; en quelque nourriture ou en quelque chair d’animaux et même d’hommes il ait été converti ; en un instant, ce corps se réunira à l’âme par laquelle il a été animé pour devenir homme, naître et se développer."
2. A toute inclination naturelle correspond un agent naturel, autrement, "la nature ferait défaut dans une chose nécessaire". Or, il n’existe aucune puissance naturelle capable de réunir des cendres à l’âme qui les animait. Donc, il n’y a pas en elles d’inclination naturelle pour cette âme.
Conclusion :
Trois opinions à ce sujet :
- 1° La première prétend que le corps humain ne sera jamais réduit à ses premiers éléments ; et qu’ainsi il reste toujours dans les cendres une certaine force de cohésion qui leur donne une inclination naturelle pour l’âme qui fut la leur. Cette opinion est contraire à l’autorité de saint Augustin, citée plus haut, aux sens et à la raison : tout composé d’éléments Contraires est susceptible d’être réduit à ces éléments.
- 2° La seconde prétend que les éléments résultant de la décomposition du corps humain, ayant été unis à une âme humaine, en gardent plus de lumière et, par conséquent une certaine inclination à lui être réunis. Mais cette raison est imaginaire ; en fait, les principes élémentaires n’ont tous qu’une seule et même nature, et ont autant de lumière et d’obscurité les uns que les autres.
- 3° La troisième, et la vraie, n’admet, dans les cendres humaines, aucune inclination naturelle à ressusciter, mais seulement une loi providentielle en vertu de laquelle elles seront réunies à l’âme, de préférence à d’autres éléments.
Solutions :
1. Elle vient d’être donnée.
2. L’âme séparée du corps conserve la même nature ; il n’en va pas de même du corps l’argument ne porte donc pas.
3. Ces paroles ne signifient pas que les iniquités subsistent dans les cendres des défunts ; mais que celles-ci, de par la justice divine, sont destinées à réintégrer un corps qui sera éternellement puni pour les iniquités auxquelles il a pris part.