TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 9 — La modalité vertueuse de l'acte tombe-t-elle sous le précepte ?

Objections :

1. La modalité vertueuse de l'acte consiste à faire selon la justice les actes de justice, à faire avec force les actes de force, et ainsi de suite pour toutes les vertus. Or le Deutéronome (16, 20) prescrit : "Exerce le droit en rigueur de justice." Donc la modalité vertueuse tombe sous le précepte.

2. Ce qui tombe d'abord sous le précepte, c'est ce qu'a en vue le législateur. Mais, Aristote assure que l'intention principale du législateur est de rendre les hommes vertueux. Si le propre du vertueux est d'agir vertueusement, cette circonstance n'est pas étrangère au précepte.

3. Si l'on admet que la modalité vertueuse de l'acte consiste précisément en ce qu'il est accompli volontiers et avec plaisir, cela tombe sous le précepte de la loi divine : "Servez le Seigneur dans la joie" (Ps 100, 2) ; et saint Paul (2 Co 9, 7) : "Non pas à contrecœur et par contrainte, car Dieu aime qui donne avec joie." Ce dernier texte est ainsi commenté par la Glose : "Le bien que tu fais, fais-le dans la joie et tu le feras bien ; si tu le fais de mauvais gré, il se fait à tes dépens mais tu ne le fais pas." Preuve que la modalité vertueuse tombe sous le précepte de la loi.

Cependant :

Pour agir à la manière du vertueux il faut être soi-même vertueusement qualifié, explique Aristote. Et comme d'autre part quiconque enfreint un précepte légal mérite d'être puni, on en viendrait à conclure que celui qui n'est pas vertueux, quoi qu'il fasse, mérite d'être puni. Or telle n'est pas l'intention de la loi ; elle entend conduire les hommes à la vertu en les accoutumant à faire des actes bons. Le mode de la vertu ne tombe donc pas sous le précepte.

Conclusion :

Le précepte légal ayant, comme nous le savons4 une force contraignante, ce qui tombe directement sous le précepte tombe sous la contrainte légale, et comme la contrainte légale a pour moyen la menace de la peine, au jugement d'Aristote, ce qui tombe proprement sous le précepte c'est ce qui est légalement sanctionné par une peine. Mais dans l'organisation des peines la loi divine et la loi humaine procèdent différemment. En effet, toute peine légale procédant d'un jugement, le législateur ne peut en édicter que dans les matières qui sont de son ressort. Or le législateur humain n'a compétence que pour juger des actes extérieurs, car les hommes "ne voient que ce qui paraît" (1 S 16, 7). Dieu seul, auteur de la loi divine, peut juger les mouvements intimes de la volonté, lui qui "sonde les reins et les coeurs" (Ps 7, 10).

Cela posé, on peut dire que la modalité vertueuse, en un premier sens, est visée tant par la loi divine que par la loi humaine ; en un autre sens, qu'elle est visée par la seule loi divine, et en un troisième sens, qu'elle échappe à la loi divine comme à la loi humaine. Car il y a trois éléments à considérer selon Aristote dans la modalité vertueuse. Le premier est un élément de connaissance dans l’action, et celui-là est pris en considération tant par la loi divine que par la loi humaine, car agir sans savoir ce que l'on fait, ce n'est pas proprement agir. Ainsi, compte tenu de ce qui tient à la seule institution divine, comme le mariage ; tantôt intervient l'autorité humaine, dans les matières confiées à la juridiction des hommes. A cet égard, les hommes agissent au nom de Dieu, mais non dans tous les cas.

Solutions :

1. Pour un acte de justice, la manière de faire qui tombe sous le précepte, c’est de se conformer aux exigences du droit et non pas d’y exercer l’habitus de justice.

2. L’intention du législateur porte sur un double objet : d’une part sur la vertu à laquelle il entend arriver par le précepte du droit ; et d’autre part ce sur quoi il entend légiférer, à savoir l’acte de vertu qui introduit et qui dispose à la vertu même. Autre chose est la fin du précepte et ce sur quoi porte le précepte, comme généralement la fin est une chose et ce qui s’y réfère en est une autre.

3. Il tombe sous le précepte de la loi divine de ne pas accomplir à contrecœur une œuvre vertueuse, parce qu’agir à contrecœur n’est pas agir volontairement. Quant à agir avec plaisir, avec entrain et joyeusement, cela peut tomber sous le précepte dans la mesure où le plaisir nait de l’amour de Dieu et du prochain qui font l’objet d’un précepte, tout amour étant source de plaisir. Mais le plaisir, en tant qu’effet de l’habitus, ne tombe pas sous le précepte, car le plaisir conjoint à un acte est le signe de la présence d’un habitus accompli au jugement d’Aristote (Ethique II). Or un acte peut être délectable à ces deux titres : à raison de sa fin ou parce qu’il est conforme à un habitus.