TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 4 — La loi nouvelle doit-elle durer jusqu'à la fin du monde ?

Objections :

1. Saint Paul semble insinuer le contraire lorsqu'il dit (1 Co 13, 10) : "Quand sera venu ce qui est parfait, ce qui est partiel disparaîtra." Or la loi nouvelle n'est que partielle, puisque l'Apôtre venait justement d'observer (v. 9) : "Notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles." La loi nouvelle doit donc disparaître un jour, pour faire place à un état plus parfait.

2. Notre Seigneur a promis à ses disciples qu'à l'avènement du Saint Esprit ils connaîtraient "la vérité tout entière" (Jn 16, 13). Or l'Église sous le régime du Nouveau Testament, ne connaît pas encore toute la vérité. Il faut donc attendre un autre état où le Saint Esprit manifestera toute la vérité.

3. De même que le Père est autre que le Fils, et que le Fils est autre que le Père, de même le Saint Esprit est autre que le Père et le Fils. Or il y eut un état approprié à la personne du Père, l'état de la loi ancienne, où la génération était en honneur. Il y a aussi un état différent qui se rattache à la personne du Fils, l'état de la loi nouvelle, où le premier rang appartient aux clercs qui s'adonnent à la Sagesse, appropriée au Fils. Il y aura donc un troisième état, celui du Saint Esprit, où régneront les hommes spirituels.

4. Notre Seigneur affirme (Mt 24, 14) : "Cet évangile du Royaume sera prêché dans tout l'univers et alors viendra la fin." Mais il y a longtemps que l'évangile du Christ a été prêché dans l'univers entier, et pourtant la fin n'est pas encore venue. L'évangile du Christ n'est donc pas l'évangile du Royaume, mais il y aura un autre évangile de l'Esprit Saint, c'est-à-dire une autre loi.

Cependant :

Notre Seigneur a dit : "je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé" (Mt 24, 34). Saint jean Chrysostome voit dans "cette génération" celle des fidèles du Christ. L'état qui est le leur doit donc durer jusqu'à la fin du monde.

Conclusion :

L'état de ce monde peut subir deux sortes de changements : 1° Un changement de loi. En ce sens, aucun autre état ne doit succéder à celui de la loi nouvelle. Celle-ci a déjà elle-même succédé à la loi ancienne comme un état plus parfait succède à un état moins parfait ; mais aucun autre état de la vie présente ne peut être plus parfait que celui de la loi nouvelle, car rien ne peut être plus proche de la fin ultime que ce qui y introduit immédiatement. Selon l'épître aux Hébreux (10, 19) : "Nous avons par le sang de Jésus un accès assuré dans le sanctuaire ; il nous a frayé une voie nouvelle, approchons-nous." Ainsi ne peut-il y avoir dans la vie présente d'état plus parfait que celui de la loi nouvelle, car plus un être est près de sa fin ultime, plus il est parfait.

2° Mais l'état de l'humanité peut aussi changer en ce sens que, la loi restant la même, les hommes se comportent différemment à son égard, avec plus ou moins de perfection. En ce sens, l'état de la loi ancienne a connu de fréquents changements : par moments, les dispositions légales étaient observées avec soin ; par moments, elles étaient totalement négligées. De même, l'état de la loi nouvelle varie lui aussi, selon la différence des lieux, des époques, des personnes, dans la mesure où la grâce du Saint Esprit est possédée plus ou moins parfaitement par tel ou tel. Cependant, il n'y a pas à attendre un autre état à venir où la grâce de l'Esprit Saint serait possédée plus parfaitement qu'elle ne l'a été jusqu'ici, notamment par les Apôtres qui "ont reçu les prémices de l’Esprit" (Rm 8, 23), c'est-à-dire, suivant une glose, qui ont reçu l'Esprit "avant les autres et plus abondamment".

Solutions :

1. Selon Denys, il y a trois états de l'humanité celui de la loi ancienne, celui de la loi nouvelle, et un troisième qui leur fait suite, non dans la vie présente mais dans la vie future, c'est-à-dire dans la patrie. Le premier de ces états est imparfait et figuratif par rapport à celui de l'Évangile ; de même, l'état présent est imparfait et figuratif par rapport à celui de la patrie, et il disparaît quand celui-ci survient : "Maintenant nous regardons dans un miroir, en énigme ; mais alors ce sera face à face" (1 Co 13, 12).

2. Selon saint Augustin, Montan et Priscille prétendaient que le don de l'Esprit Saint, promis par Notre Seigneur, ne s'était pas réalisé chez les Apôtres, mais en eux-mêmes. De leur côté, les manichéens soutenaient que cette promesse avait été réalisée en la personne de Mani, qu'ils tenaient pour l'Esprit Paraclet. C'est pourquoi les uns et les autres rejetaient les Actes des Apôtres qui montrent à l'évidence l'accomplissement de cette promesse au profit des Apôtres, promesse réitérée par le Seigneur (Ac 1, 5) : "Vous serez baptisés dans l'Esprit Saint sous peu de jours", et dont la réalisation est signalée au chapitre 2 du même livre. Mais ces niaiseries ne résistent pas à l'affirmation de saint Jean (7, 39) : "L'Esprit Saint n'était pas encore donné, car jésus n'avait pas encore été glorifié." Cela fait comprendre qu'aussitôt après la glorification du Fils dans sa résurrection et son ascension, l'Esprit Saint fut donné. Du même coup est exclue l'illusion de tous ceux qui prétendraient qu'on doit attendre un autre âge, celui de l'Esprit Saint.

D'ailleurs le Saint Esprit a enseigné aux Apôtres la vérité entière, en ce qui est nécessaire au salut, c'est-à-dire en matière de foi et de moeurs. Mais il ne leur a pas enseigné tout ce qui devait arriver dans l'avenir, car cela ne les regardait pas : "Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés dans sa puissance" (Ac 1, 7).

3. La loi ancienne n'était pas seulement la loi du Père, mais aussi la loi du Fils, qui y était d'avance figuré. "Si vous croyiez en Moïse, vous croiriez aussi en moi, dit le Seigneur, puisqu'il a écrit à mon sujet" (Jn 5, 46). Et de son côté la loi nouvelle n'est pas seulement la loi du Christ, mais aussi la loi de l'Esprit Saint. L'épître aux Romains (8, 2) parle de la "loi de l'esprit de vie dans le Christ Jésus". Alors n'attendons pas une autre loi qui serait la loi du Saint Esprit.

4. Le Christ avait dit dès le début de la prédication de l'Évangile : "Le Royaume des cieux est tout proche" (Mt 4, 17). On ne peut donc soutenir sans absurdité que l'évangile du Christ ne serait pas l'évangile du Royaume. - Mais on peut envisager de deux façons la prédication de l'évangile du Christ. Si l'on songe à la diffusion de la connaissance du Christ, l'évangile a été prêché dans tout l'univers dès le temps des Apôtres, comme le démontre saint Jean Chrysostome. En ce sens, la fin du texte allégué : "et alors viendra la fin" se réfère à la destruction de Jérusalem, qui était littéralement en cause. Mais on peut aussi considérer la prédication de l’Évangile dans l'univers avec tout son effet, de telle sorte que l'Église soit établie en chaque pays : il faut alors admettre avec saint Augustin dans sa lettre à Hésychius que l'Évangile n'a pas encore été prêché dans tout l'univers ; mais dès que ce sera chose faite, alors viendra la fin du monde.