Article 5 — Sans la grâce, l'homme peut-il mériter la vie éternelle ?
Objections :
1. Le Seigneur dit en saint Matthieu (19, 17) : "Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements." Il semble donc que l'entrée dans la vie éternelle dépend de la volonté de l'homme. Or ce qui dépend de notre volonté, nous pouvons l'accomplir par nous-mêmes. Dès lors il apparaît que l'homme peut, par lui-même, mériter la vie éternelle.
2. La vie éternelle est la récompense donnée par Dieu aux hommes, d'après cette parole en saint Matthieu (5, 12) : "Votre récompense est grande dans les cieux." Mais Dieu accorde cette récompense à l'homme en proportion de ses oeuvres, selon cette parole du Psaume (62, 13) : "Tu rendras à chacun selon ses oeuvres." L'homme étant maître de ses actes, il semble donc qu'il a été mis en son pouvoir de parvenir à la vie éternelle.
3. La vie éternelle est la fin ultime de toute vie humaine. Or, dans la nature, toute chose peut, par ses propres forces, atteindre sa fin. A plus forte raison l'homme, qui est d'une nature supérieure, peut-il de lui-même, sans aucune grâce, parvenir à la vie éternelle.
Cependant :
L'Apôtre écrit aux Romains (6, 23) : "La grâce de Dieu, c'est la vie éternelle." Et s'il parle ainsi, c'est, dit la Glose, "pour nous faire comprendre que Dieu nous conduit à la vie éternelle par sa miséricorde".
Conclusion :
Les actes qui conduisent à la fin doivent lui être proportionnés. Or un acte n'excède jamais le pouvoir auquel est proportionné le principe dont il procède. C'est pourquoi nous voyons dans la nature qu'aucune cause ne peut par son opération produire un effet qui dépasse son pouvoir réalisateur, ne pouvant produire par son opération qu'un effet proportionné à son efficacité. Or, la vie éternelle est une fin qui dépasse la capacité de la nature humaine, nous l'avons montré. C'est pourquoi l'homme ne peut, par ses seules forces naturelles, produire des oeuvres méritoires qui soient proportionnées à la vie éternelle ; il lui faut nécessairement pour cela une efficacité supérieure, qui est celle de la grâce. L'homme ne peut donc, sans la grâce, mériter la vie éternelle. Ce qu'il peut faire, ce sont des oeuvres qui lui permettront d'atteindre quelque bien qui lui soit connaturel : ainsi il peut "cultiver son champ, boire, manger, avoir un ami" etc., dit saint Augustin dans sa troisième réponse contre les pélagiens.
Solutions :
1. L'homme, par sa volonté, fait des oeuvres méritoires de la vie éternelle. Mais, comme le dit encore saint Augustin, il faut, pour cela, que sa volonté soit préparée par la grâce de Dieu.
2. A propos du texte de saint Paul (Rm 6, 23) "La grâce de Dieu, c'est la vie éternelle", nous lisons dans la Glose : "Certes, la vie éternelle est accordée aux bonnes oeuvres, mais ces oeuvres elles-mêmes relèvent de la grâce de Dieu." Nous l'avons dit nous-mêmes plus haut a : pour observer les préceptes de la loi selon le mode requis qui rend méritoire leur observation, il faut la grâce.
3. La troisième objection fait état de la fin qui est connaturelle à l'homme. Mais la nature humaine, du fait qu'elle est plus noble que les autres, peut être conduite à une fin encore plus haute, du moins avec le secours de la grâce, fin que les natures inférieures ne peuvent d'aucune façon atteindre. Ainsi, comme le remarque Aristote, l'homme qui peut guérir grâce à certains remèdes, est en meilleure disposition, pour ce qui est de la santé, que celui qui est rebelle à toute médication.