Article 3 — Les passions sont-elles dans l'appétit sensible plutôt que dans l'appétit intellectuel appelé volontés ?
Objections :
1. Il semble que la passion ne réside pas davantage dans l'appétit sensible que dans l'appétit intellectuel. En effet, Denys affirme que Hiérothée "est instruit par une sorte d'inspiration divine : il n'apprend pas seulement le divin, il l'expérimente en le subissant". Mais cette expérimentation du divin ne peut ressortir à l'appétit sensible dont l'objet est le bien présenté aux sens. Donc la passion existe dans l'appétit intellectuel comme dans l'appétit sensible.
2. La passion est d'autant plus forte que la cause agente est plus puissante. Or l'objet de l'appétit intellectuel, qui est le bien universel, agit plus puissamment que le bien particulier, objet de l'appétit sensible. La passion est donc plutôt dans l'appétit intellectuel.
3. La joie et l'amour sont des passions ; mais on les trouve aussi bien dans l'appétit intellectuel que dans l'appétit sensible ; sans cela l'Écriture ne les attribuerait pas à Dieu et aux anges.
Cependant :
Saint Jean Damascène décrit en ces termes les passions de l'âme : "La passion est un mouvement de l'appétit sensible se portant sur le bien ou sur le mal présenté par l'imagination." Et encore : "La passion est un mouvement de l'âme irrationnelle qui soupçonne le bien ou le mal."
Conclusion :
Nous l'avons déjà dit, il y a passion au sens propre lorsque se produit une transmutation corporelle. Cette transmutation existe dans les actes de l'appétit sensible ; elle n'est pas spirituelle seulement, comme dans la perception sensible, elle est naturelle aussi. Or l'acte de l'appétit intellectuel ne requiert pas de transmutation corporelle, parce que cet appétit n'est la faculté d'aucun organe. On voit ainsi que la notion de passion se vérifie, en un sens plus strict, dans l'acte de l'appétit sensible que dans celui de l'appétit intellectuel, comme le disent clairement les définitions de saint Jean Damascène que nous avons citées.
Solutions :
1. La passion par laquelle on expérimente le divin selon Denys, c'est l'attachement et l'union au divin produit par l'amour ; mais cela se fait sans transmutation corporelle.
2. La grandeur de la passion ne dépend pas seulement de la puissance de l'agent, mais aussi de la passibilité du patient ; les êtres très sensibles pâtissent beaucoup, même sous l'action de causes faibles. Donc, bien que l'objet de l'appétit intellectuel soit plus actif que celui de l'appétit sensible, c'est celui-ci qui est le plus passif.
3. Lorsque l'on attribue l'amour, la joie et autres sentiments semblables, à Dieu, aux anges, ou aux hommes en tant que doués d'appétit intellectuel, on entend signifier l'acte simple de la volonté, qui produit des effets semblables, mais sans passion. Ce qui fait dire à saint Augustin : "Les saints anges punissent sans colère et nous secourent sans compassion pour notre misère. Et pourtant, le langage courant leur attribue aussi ces passions, non qu'ils soient sujets à cette faiblesse, mais à cause d'une certaine ressemblance dans les oeuvres."