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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Le plaisir est-il dans le temps ?

Objections :

1. Il semble bien car, d'après le Philosophe, "le plaisir est un certain mouvement". Comme tous les mouvements, il est donc dans le temps.

2. On dit d'une chose qu'elle dure ou qu'elle est "morose", en fonction du temps. Or il y a des délectations qu'on appelle moroses. Donc le plaisir ou délectation est dans le temps.

3. Toutes les passions de l'âme appartiennent au même genre. Or certaines d'entre elles sont dans le temps. Donc aussi la délectation.

Cependant :

Le Philosophe écrit : "Nul n'assignera quelque durée au plaisir."

Conclusion :

Une chose peut se trouver dans le temps d'une double manière : par elle-même ou par autre chose, et comme accidentellement. En effet, le temps est le nombre du successif ; aussi, sur ce qui implique dans son concept succession ou quelque chose qui se rattache à la succession, comme le mouvement, le repos, la parole, etc., on dit que tout cela est dans le temps par soi-même. Nous disons au contraire qu'un être est dans le temps pour une raison extérieure et non pas par soi-même, quand la succession n'appartient pas à sa définition, mais qu'il est subordonné à une réalité successive. Etre homme, par exemple, n'implique essentiellement rien de successif, car ce n'est pas un mouvement, mais le terme d'un mouvement, ou d'un changement, qui est la génération de cet homme ; cependant, parce que l'être humain est soumis à des causes qui le font changer, on dit encore que le fait d'être homme est dans le temps.

Nous dirons ainsi que le plaisir, de soi, n'est pas dans le temps ; car il existe dans le bien possédé, qui est comme le terme du mouvement. Mais si ce bien possédé est soumis au changement, le plaisir sera dans le temps par accident. En revanche, si le bien est absolument immuable, le plaisir ne sera dans le temps ni par soi ni par accident.

Solutions :

1. D'après Aristote, le mouvement se prend en deux acceptions. En premier lieu, comme "acte de ce qui est imparfait", c'est-à-dire "de ce qui est en puissance, en tant que tel" ; un tel mouvement est successif et dans le temps. D'autre part, le mouvement est "acte du parfait" ; c'est-à-dire "de ce qui est en acte" : par exemple, comprendre, sentir, vouloir, etc., et aussi éprouver du plaisir. Et un tel mouvement n'est pas successif ni, par soi, situé dans le temps.

2. On dit que la délectation dure longtemps, ou est "morose", selon qu'elle est accidentellement dans le temps.

3. Les autres passions n'ont pas, comme le plaisir, le bien possédé pour objet. Aussi ont-elles davantage raison de mouvement imparfait, et, par suite, il convient mieux au plaisir qu'à elles de n'être pas dans le temps.