Article 3 — La tristesse peut-elle être un bien utile ?
Objections :
1. Non, semble-t-il, car il est écrit dans l'Ecclésiastique (30, 23) : "La tristesse en a fait mourir beaucoup, et elle n'a pas d'utilité."
2. Le choix porte sur ce qui est utile pour une fin. Or la tristesse n'est pas objet de choix. Bien plus, "il vaut mieux choisir une chose qui ne cause pas de tristesse que la même chose quand elle doit attrister" comme il est dit dans les Typiques. La tristesse n'est donc pas un bien utile.
3. "Toute chose est pour son opération", dit Aristote ; et encore : "La tristesse empêche l'opération." La tristesse n'a donc pas raison de bien.
Cependant :
Le sage ne cherche que ce qui est utile. Or, dit l'Ecclésiaste (7, 4) : "Le coeur des sages est dans la maison de la tristesse ; le coeur des insensés dans la maison de la joie." C'est donc que la tristesse est utile.
Conclusion :
Le mal présent fait surgir un double mouvement dans l'appétit. Le premier oppose l'appétit au mal présent. Et, à ce point de vue, la tristesse n'est d'aucune utilité, car ce qui est présent ne peut pas ne pas être présent.
Un second mouvement s'élève dans l'appétit pour fuir ou pour repousser le mal qui attriste. Et, à ce titre, la tristesse est utile, si elle porte sur ce qu'il faut fuir. En effet, on doit fuir une chose pour deux motifs : d'abord, en raison d'elle-même, parce qu'elle est contraire au bien, comme le péché. Aussi la tristesse du péché est-elle utile pour amener l'homme à fuir le péché, selon ces mots de l'Apôtre (2 Co 7, 9) : "je me réjouis, non de ce que vous avez été attristés, mais parce que votre tristesse vous a portés à la pénitence." D'autre part, on doit fuir quelque chose non parce que c'est mauvais en soi, mais parce que c'est une occasion de mal, parce que l'on s'y attache trop par amour, ou même parce que, à cause de cela, on se précipite dans quelque mal, comme on le voit bien dans le domaine des biens temporels. A ce titre, la tristesse qui porte sur les biens temporels peut être utile. Et, comme dit l'Ecclésiaste (7, 2) : "Mieux vaut aller à la maison du deuil qu'à la maison du festin, car dans la première on est averti de la fin de tout homme." La tristesse est donc utile chaque fois qu'une chose est à fuir, parce qu'elle ajoute un nouveau motif de fuite. En effet, le mal lui-même, en soi, est à fuir ; et tous fuient la tristesse pour elle-même, comme tous désirent le bien et le plaisir dans le bien. De même donc que le plaisir qui vient du bien fait qu'on recherche celui-ci avec plus d'ardeur, ainsi la tristesse qui vient du mal le fait fuir avec plus d'énergie.
Solutions :
1. Ce texte doit s'entendre de la tristesse immodérée, qui absorbe l'esprit. En effet elle immobilise l'esprit et empêche la fuite du mal, comme nous l'avons vu.
2. De même que tout objet de choix attire moins notre choix à cause de la tristesse, ainsi tout objet de fuite excite davantage à le fuir à cause de la tristesse. A ce point de vue la tristesse est utile.
3. La tristesse qui a pour objet une activité empêche cette activité, mais la tristesse qui porte sur la cessation de l'activité fait agir avec plus d'ardeur.