Article 2 — L'insuffisance cause-t-elle la crainte ?
Objections :
1. Il ne semble pas, car on craint surtout ceux qui sont puissants. Or l'insuffisance s'oppose à la puissance ; elle n'est donc pas cause de crainte.
2. Le condamné qu'on va exécuter est au maximum de l'insuffisance. Mais il ne connaît pas la crainte, dit Aristote.
3. Combattre est signe de courage non d'insuffisance. Or "les antagonistes se craignent mutuellement", dit encore Aristote. Donc l'insuffisance n'est pas cause de crainte.
Cependant :
Les contraires ont des causes contraires. Or "la richesse, la force, le grand nombre d'amis et le pouvoir chassent la crainte", selon Aristote. Donc l'insuffisance de tout cela cause la crainte.
Conclusion :
Nous l'avons dit dans l’article précédent, on peut distinguer une double cause de crainte : l'une agit par manière de disposition matérielle, du côté de celui qui craint ; l'autre par manière de cause efficiente, du côté de celui que l'on craint. Au premier point de vue, l'insuffisance est, de soi, cause de crainte ; car l'insuffisance de force ne nous permet pas de repousser facilement le mal qui nous menace. Cependant, pour causer la crainte, il faut une insuffisance d'une certaine proportion. L'insuffisance qui cause la crainte d'un mal à venir est moins grave que celle qui vient du mal présent, objet de la tristesse. Et l'insuffisance serait plus grande encore si elle enlevait totalement le sens du mal ou l'amour du bien dont on craint le contraire.
Au second point de vue, c'est la puissance et la force qui, de soi, engendrent la crainte. Si ce que nous percevons comme nuisible est puissant, nous ne pourrons guère en repousser les effets. Par accident, pourtant, il peut se faire que nous ayons à craindre les résultats d'une insuffisance de l'adversaire, quand il lui arrive de vouloir nuire : par injustice, ou bien parce qu'il a été lésé, ou redoute de l'être.
Solutions :
1. L'argument n'envisage la crainte que du point de vue de sa cause efficiente.
2. Ceux que l'on va décapiter souffrent un mal présent. Leur insuffisance est sans commune mesure avec la crainte.
3. Au combat, la crainte procède non de la force que l'on met à se battre, mais de son insuffisance éventuelle, qui fait douter de la victoire.