Article 4 — La colère s'accompagne-t-elle de raison ?
Objections :
1. Il ne semble pas. En effet la colère, étant une passion, se trouve dans l'appétit sensitif. Or cet appétit ne suit pas l'appréhension de la raison mais celle de la partie sensible.
2. Les bêtes sont dépourvues de raison et cependant on trouve chez elles de la colère. La colère n'implique donc pas la raison.
3. L'ivresse lie la raison et favorise la colère. Colère et raison ne vont donc pas ensemble.
Cependant :
Le Philosophe écrit : "La colère suit la raison en quelque mesure."
Conclusion :
Nous avons dit que la colère est un appétit de vengeance. Or la vengeance comporte une relation entre la peine qu'on veut infliger et le dommage subi. "Celui qui en conclut qu'il doit riposter, s'emporte aussitôt", dit Aristote. Comparer et déduire est le propre de la raison. La colère implique donc un certain accompagnement de la raison.
Solutions :
1. Le mouvement de l'appétit peut comporter une double intervention de la raison. D'une part, la raison commande : c'est ainsi que la volonté accompagne la raison et porte le nom d'appétit rationnel. - D'autre part, la raison fait connaître : c'est en ce sens qu'elle intervient dans la colère. Aristote le dit : "Il y a de la raison dans la colère, non point que la raison commande, mais elle met en lumière l'injustice." En effet, l'appétit sensitif n'est pas soumis à la raison directement, mais par l'intermédiaire de la volonté.
2. Les bêtes possèdent un instinct de nature qui a été mis en elles par la raison divine ; c'est lui qui leur donne des mouvements intérieurs et extérieurs semblables aux mouvements de la raison, nous l'avons déjà vu.
3. Selon Aristote, "la colère, dans une certaine mesure écoute la raison", car celle-ci lui notifie qu'on lui a fait du tort ; "mais elle ne l'écoute qu'imparfaitement" car elle n'observe pas la loi de la raison en déployant sa vengeance. Il est donc indispensable à la colère d'être actionnée par la raison et d'être entravée par elle. D'où la remarque d'Aristote concernant les gens ivres. S'ils le sont au point de n'avoir plus la moindre faculté de juger, ils ne se mettent pas en colère. Mais quand ils le sont légèrement, ils se mettent en colère car ils jouissent du jugement de la raison, mais celui-ci est entravé.