Article 5 — La différence entre l’aevum et le temps
Objections :
1. Il semble que l’aevum ne soit pas différent du temps ; car d’après Saint Augustin : “ Dieu meut la créature spirituelle dans le temps ”. Or, on appelle aevum la mesure des substances spirituelles. Donc le temps ne diffère pas de l’aevum.
2. Ce qui définit le temps, c’est qu’il ait un avant et un après ; ce qui définit l’éternité, c’est qu’elle soit toute à la fois, comme on l’a vu. Mais l’aevum n’est pas l’éternité, puisque l’Ecclésiastique (1,1) dit que la Sagesse éternelle est “ avant l’aevum ”. Donc l’aevum n’est pas simultané, mais il a un avant et un après, comme le temps, avec lequel il ne fait donc qu’une seule chose.
3. Si dans l’aevum il n’y a pas d’avant et d’après, il s’ensuit que, pour les créatures mesurées par l’aevum, il n’y a pas de différence entre être, avoir été, devoir être. Comme il est impossible que ces créatures n’aient pas été, il serait impossible également qu’elles ne soient pas dans le futur, ce qui est faux, puisque Dieu peut les réduire à néant.
4. Puisque les étants mesurés par l’aevum ont une durée infinie devant eux, à partir de leur venue à l’être, si l’aevum est tout à la fois, il s’ensuit que quelque chose de créé est infini en acte, ce qui est impossible. L’aevum ne diffère donc pas du temps.
En sens contraire :
Boèce dit : “ C’est toi (Seigneur) qui fais partir le temps de l’aevum. ”
Réponse :
L’aevum diffère du temps et de l’éternité, comme tenant le milieu entre eux. Et quelques-uns leur assignent cette différence : l’éternité n’a ni commencement ni fin ; l’aevum a un commencement et n’a pas de fin ; le temps a un commencement et une fin. Mais, on l’a déjà dit, cette différence est accidentelle ; car, alors même que les étants mesurés par l’aevum auraient toujours été et devraient être toujours, comme quelques-uns le supposent, et quand même ils périraient un jour, ce qui est au pouvoir de Dieu, même en ce cas, l’aevum se distinguerait de l’éternité et du temps.
D’autres assignent la différence suivante : l’éternité n’a ni avant ni après ; le temps a un avant et un après, comportant commencement et vieillissement ; l’aevum a un avant et un après, mais sans commencement ni vieillissement. Mais cette position est contradictoire. La contradiction est manifeste si commencement et vieillissement sont référés à la durée elle-même ; car l’avant et l’après ne pouvant être simultanés, si l’aevum a un avant et un après, il est inévitable que l’un se retirant, l’autre arrive comme quelque chose de nouveau, et ainsi il y aura commencement dans l’aevum aussi bien que dans le temps. Si ces termes se réfèrent non aux mesures, mais aux choses mesurées, la conclusion est encore inadmissible. Car si la chose temporelle est vieillie par le temps, c’est parce qu’elle a un être soumis au changement, et c’est la mutabilité du mesuré qui introduit dans la mesure l’avant et l’après, comme on le voit dans la Physique d’Aristote. Si le sujet de l’aevum n’est susceptible ni de vieillir ni de commencer, ce sera donc parce que son être est immuable. Donc sa mesure de durée n’aura ni avant ni après.
Voici donc ce qu’il faut dire. L’éternité étant la mesure de l’être permanent, ce par quoi une chose s’écarte de la permanence dans l’être, est ce par quoi elle s’éloigne de l’éternité. Or, il est des créatures qui s’écartent de la permanence d’être en ce que leur être est sujet à changement ou même consiste en un changement, et ces créatures-là sont mesurées par le temps ; c’est le cas de tout mouvement, et c’est le cas de l’être même des choses corruptibles. D’autres créatures s’éloignent moins de la permanence de l’être, car leur être ne consiste pas en un changement et n’est pas sujet à changement ; toutefois, à leur être immuable est conjoint un changement soit actuel, soit potentiel. C’est ce qu’on voit dans les corps célestes, dont l’être substantiel est immuable, mais qui concilient cette immutabilité avec le changement local. De même, les anges ont un être immuable et à la fois sont mobiles selon l’élection, du moins du fait de leur nature, et aussi variables dans leurs pensées, leurs affections et les rapports qu’ils entretiennent, à leur manière, avec différents lieux. C’est pourquoi ces étants sont mesurés par l’aevum, intermédiaire entre l’éternité et le temps. Quant à l’être dont l’éternité est la mesure, il n’est ni variable en lui-même, ni associé à aucune espèce de variation. Ainsi donc, le temps comporte l’avant et l’après ; l’aevum n’a pas d’avant et d’après, mais l’avant et l’après peuvent l’accompagner ; enfin l’éternité n’a pas l’avant et l’après et ne les admet en aucune manière.
Solutions :
1. Les créatures spirituelles, si on envisage leurs affections et leurs pensées qui sont soumises à la succession, ont pour mesure le temps. Aussi, en ce même endroit, Saint Augustin explique-t-il que “ être mû dans le temps ” c’est être mû par ses affections. Quant à l’être naturel des créatures spirituelles, il est mesuré par l’aevum. S’il s’agit de leur vision glorieuse, elles participent à l’éternité.
2. L’aevum est tout à la fois, mais il ne se confond pas pour cela avec l’éternité, parce qu’il est compatible avec l’avant et l’après.
3. Dans l’être même de l’ange, considéré en lui-même, il n’y a pas de différence entre l’avant et l’après, mais uniquement quant aux changements qui s’y adjoignent. Seulement, quand nous disons : l’ange est, a été, ou sera, une différence existe dans notre esprit, qui ne peut saisir l’être angélique que par comparaison avec les divers éléments du temps. Dès lors ce même esprit, quand il dit : l’ange est, ou l’ange a été, entend quelque chose d’incompatible avec l’affirmation contraire, même au regard de la toute-puissance divine. Mais quand il dit : l’ange sera, il n’entend pas encore un fait réel. Aussi, puisque l’être ou le non-être de l’ange dépend de la puissance divine, Dieu peut faire, absolument parlant, que l’être de l’ange ne soit pas à l’avenir ; mais il ne peut pas faire que cet être ne soit pas quand il est, ni qu’il n’ait pas été après qu’il fut.
4. L’aevum est infini en ce sens qu’il n’est pas épuisé par le temps. Or, qu’un être créé soit infini parce qu’il n’est pas limité par un autre être, cela n’est pas contradictoire.