Article 9 — Ce que l’intellect créé connaît en Dieu, le connaît-il au moyen de certaines représentations ?
Objections :
1. Il semble que ce que voient en Dieu ceux qui voient l’essence divine soit vu au moyen de certaines représentations. Car toute connaissance a lieu par une assimilation du sujet connaissant à l’objet connu. En effet, l’intellect en acte devient l’objet connu en acte comme le sens en acte devient l’objet sensible en acte, en tant que le sens est informé par une similitude de celui-ci, par exemple la pupille par la similitude de la couleur. Si l’intellect d’un élu qui voit Dieu par essence voit en Dieu quelques créatures, il faut donc qu’il soit informé par les similitudes de ces créatures.
2. Nous gardons en mémoire ce que nous avons d’abord vu. Or, Saint Paul, voyant l’essence divine dans un ravissement, au dire de Saint Augustin, s’est souvenu, après qu’il eut cessé de voir l’essence de Dieu, de beaucoup de choses qu’il avait vues dans son extase, puisqu’il dit (2 Co 12, 4) qu’il “ entendit des paroles ineffables, qu’il n’est pas permis à un homme de dire ”. Il faut donc affirmer que certaines représentations des choses dont il s’est souvenu sont demeurées dans son esprit. Et pour la même raison, quand il voyait l’essence de Dieu présente, il avait des similitudes ou représentations des créatures qu’il voyait en elle.
En sens contraire :
Le miroir et toutes les choses qui y apparaissent, sont vues dans une représentation unique. Or, tout ce que l’on voit en Dieu, on le voit là comme dans un miroir intelligible. Donc, si Dieu même n’est pas vu par similitude, mais par son essence, les choses vues en lui ne le seront pas non plus par similitudes ou représentations.
Réponse :
Ceux qui voient Dieu par son essence ne voient pas les choses qu’ils voient en lui par des représentations, mais par l’essence divine elle-même en tant qu’elle est unie à leur intellect. En effet, on connaît une chose selon que sa similitude est dans le sujet connaissant. Mais cela peut se produire de deux façons. Puisque deux choses semblables à une troisième sont semblables entre elles, une vertu cognitive peut être assimilée à un objet connaissable de deux manières. D’abord par lui-même, quand, directement, elle est informée par sa similitude : alors, la chose est connue en elle-même. En second lieu, selon que la vertu cognitive est informée par la représentation d’un autre qui lui est semblable, et dans ce cas, on ne dit pas que la chose est connue en elle-même, mais dans son semblable. Car autre est la connaissance d’un homme en lui-même, autre celle qu’on acquiert à regarder son portrait. Ainsi, connaître les choses par leurs similitudes existant dans le connaissant, c’est les connaître en elles-mêmes, dans leurs propres natures ; mais les connaître selon que leurs ressemblances préexistent en Dieu, c’est les voir en Dieu. Et ces deux connaissances diffèrent. En conséquence, si l’on parle de la connaissance par laquelle ceux qui voient Dieu connaissent en lui les choses, ce n’est pas par des similitudes autres qu’elles-mêmes qu’elles sont vues, mais par la seule essence divine présente à l’esprit, et par laquelle on voit Dieu lui-même.
Solutions :
1. L’intellect de celui qui voit Dieu est assimilé aux choses qu’il voit en Dieu, étant uni à l’essence divine, dans laquelle préexistent les ressemblances de toutes choses.
2. Il y a des facultés cognitives qui, à partir de représentations formées en un premier temps, peuvent former d’autres images. Ainsi, l’imagination, en combinant l’image d’une montagne et l’image de l’or, se représente une montagne d’or ; l’intellect, ayant d’abord conçu le genre et la différence, forme la notion d’espèce. De la même façon, en partant de la similitude d’une image, nous pouvons former en nous la représentation de la chose que représente cette image. C’est ainsi que Saint Paul, ou tout autre, voyant Dieu, peut se former en lui-même, à partir de l’essence divine, des représentations des choses qu’il voit dans cette essence. C’est une représentation de ce genre qui est demeurée dans l’esprit de Saint Paul, après qu’il eut cessé de voir l’essence divine. Cependant, cette vision des choses par des espèces ainsi conçues est un autre mode de connaissance que la vue des choses en Dieu.