Article 2 — Dieu veut-il autre chose que lui-même ?
Objections :
1. Il semble que non. Car son vouloir est identique à son être. Or Dieu n’est pas autre chose que lui-même. Donc il ne veut pas autre chose que lui-même.
2. Ce qui est voulu meut la volonté, comme l’objet désiré meut le désir, selon Aristote. Donc, si Dieu veut autre chose que lui, sa volonté sera mise en mouvement par quelque chose d’autre, ce qui est impossible.
3. Toute volonté à qui suffit un objet voulu ne recherche rien d’autre. Mais à Dieu suffit sa bonté, et sa volonté en est rassasiée. Donc Dieu ne veut rien d’autre que lui-même.
4. L’acte de volonté est multiplié selon la multiplicité des objets voulus. Donc, si Dieu veut et lui-même et d’autres choses, il s’ensuit que son acte de volonté est multiple, et par suite aussi son être, qui est son vouloir. Or cela est impossible. Il ne veut donc pas autre chose que lui-même.
En sens contraire :
L’Apôtre écrit (1 Th 4, 3) : “ Voici quelle est la volonté de Dieu : votre sanctification. ”
Réponse :
Il faut dire que Dieu veut non seulement lui-même, mais aussi d’autres choses. On le voit par la comparaison proposée précédemment. Un objet de nature n’a pas seulement une inclination naturelle à l’égard de son propre bien, pour l’acquérir lorsqu’il lui fait défaut ou pour s’y reposer lorsqu’il le tient, mais encore pour le communiquer à d’autres autant qu’il est possible. Aussi voyons-nous que tout agent, pour autant qu’il est en acte et achevé, produit son semblable. Donc la raison formelle de bonté comprend ceci : que chacun communique à d’autres le bien qu’il a, autant qu’il est possible. Et cela convient principalement à la volonté divine, d’où toute perfection provient selon quelque ressemblance. Ainsi donc, si les choses naturelles, dans la mesure où elles sont achevées, communiquent leur bonté à d’autres, bien plus encore appartient-il à la volonté divine de communiquer à d’autres son bien par manière de ressemblance, autant que c’est possible. Dieu veut donc et que lui-même et que les autres choses soient, lui-même étant la fin, les autres étant ordonnées à la fin, en tant qu’il appartient aussi à la bonté divine, par mode de convenance, d’être participée par d’autres.
Solutions :
1. Bien que le vouloir de Dieu soit son être en réalité, il en diffère pourtant conceptuellement, en raison des manières différentes dont nous connaissons et signifions l’un et l’autre, ainsi qu’on l’a vu. Quand je dis que Dieu est, cette affirmation ne comporte pas une relation à quelque chose, comme lorsque je dis : Dieu veut. En conséquence, bien que Dieu ne soit pas autre que lui-même, il veut pourtant autre chose que lui-même.
2. Dans les choses que nous voulons en vue d’une fin, c’est dans la fin que se trouve tout le principe du mouvement, et c’est elle qui meut la volonté. On le voit clairement dans le cas des choses qui ne sont voulues qu’en raison de la fin. Par exemple, celui qui veut prendre une potion amère, ne veut rien d’autre que la santé. Il en va autrement pour celui qui prend une potion agréable, qu’il peut vouloir, non seulement pour la santé, mais pour elle-même. Ainsi donc puisque c’est en vue de cette fin qu’est sa propre bonté que Dieu veut des choses autres que lui-même, comme on vient de le dire, il ne s’ensuit pas que quelque chose d’autre que sa bonté meuve sa volonté. Et ainsi, de même que Dieu connaît les autres êtres en se connaissant lui-même, il veut aussi tout le reste en voulant sa propre bonté.
3. De ce que la bonté de Dieu suffit à sa volonté il ne s’ensuit pas qu’il ne veuille rien d’autre, mais bien qu’il ne veut rien qu’en raison de sa bonté. De même que l’intelligence divine bien qu’elle ait toute sa perfection en cela même qu’elle connaît l’essence divine, n’en connaît pas moins dans cette essence les autres choses.
4. De même que l’intellection divine est une, parce qu’elle ne voit une multitude de choses que dans l’un, ainsi le vouloir divin est un et simple parce qu’il ne veut une multitude de choses que comprises en une, sa bonté.