Article 3 — Quelqu’un peut-il être effacé du livre de vie ?
Objections :
1. Il semble que personne ne soit effacé du livre de vie, car Saint Augustin écrit : “ La prescience de Dieu, qui ne peut se tromper, c’est le livre de vie. ” Mais rien ne peut être soustrait à la prescience de Dieu, ni semblablement à sa prédestination. Donc personne ne peut être effacé du livre de vie.
2. Ce qui existe en quelque chose y existe selon le mode de cette chose. Mais le livre de vie est une chose éternelle et immuable. Donc tout ce qu’il y a en lui s’y trouve non temporellement, mais immuablement et d’une manière indélébile.
3. Effacer s’oppose à inscrire ; mais personne ne peut être inscrit à nouveau au livre de vie : donc personne ne peut en être effacé.
En sens contraire :
on lit au Psaume (69, 29) : “ Qu’ils soient effacés du livre de vie. ”
Réponse :
Certains disent : Personne ne peut être effacé véritablement du livre de vie, mais on peut l’être selon l’opinion des hommes. Il est fréquent en effet que dans l’Écriture une chose est dite se produire dès lors qu’elle devient connue. Selon cette manière de parler, certains sont dits inscrits au livre de vie parce que les hommes pensent qu’ils y figurent, constatant leur justice présente. Mais quand il apparaît, en ce monde ou en l’autre, qu’ils ont déchu de cette justice, on dit qu’ils en sont effacés. C’est ainsi que la Glose explique cette radiation, à propos de la parole du Psaume : “ Qu’ils soient effacés du livre de vie. ”
Mais parce que n’être pas effacé du livre de vie est donné comme une récompense des justes, conformément à l’Apocalypse (3, 5) : “ Le vainqueur sera revêtu de vêtements blancs, et je n’effacerai pas son nom du livre de vie ” ; comme d’autre part ce qui est promis aux saints ne se trouve pas uniquement dans l’opinion des hommes : pour cette raison, on peut dire qu’être effacé ou n’être pas effacé du livre de vie doit se référer non seulement à l’opinion humaine, mais aussi à la réalité. Le livre de vie est en effet l’inscription de ceux qui sont ordonnés à la vie éternelle, et cette ordination procède de deux facteurs : la prédestination divine, et une telle ordination n’est jamais en défaut, ou la grâce. Car quiconque a la grâce est digne, par cela même, de la vie éternelle. Mais cette dernière ordination est mise en défaut quelquefois ; car il y en a qui sont ordonnés, par la grâce, qui est en eux, à recevoir la vie éternelle, mais ils en déchoient par le péché mortel. Donc ceux qui sont ordonnés à posséder la vie éternelle par la prédestination divine sont inscrits purement et simplement au livre de vie ; car ils y sont inscrits comme devant posséder la vie éternelle en elle-même. Et ceux-là ne sont jamais effacés du livre de vie. Mais ceux qui sont ordonnés à recevoir la vie éternelle, non par la prédestination divine, mais seulement par la grâce, sont dits inscrits au livre de vie non purement et simplement, mais d’une certaine façon ; car ils y sont inscrits comme devant recevoir la vie éternelle non en elle-même, mais dans sa cause. Et ceux-là peuvent être effacés du livre de vie. Non pas que cette radiation ait rapport à la connaissance de Dieu, comme si Dieu prévoyait d’abord quelque chose et ensuite l’ignorait ; mais elle a rapport à la chose connue ; car Dieu sait que tel homme est d’abord destiné à la vie éternelle et qu’ensuite il n’y est plus ordonné, ayant perdu la grâce .
Solutions :
1. Être effacé du livre de vie ne se rapporte pas, on vient de le dire, à la prescience, comme s’il y avait en Dieu quelque mutabilité ; mais aux choses prévues, qui, elles, sont changeantes.
2. Bien que toutes choses soient en Dieu immuablement, elles sont pourtant changeantes en elles-mêmes, et à cela se réfère l’effacement du livre de vie.
3. Dans le sens où nous accordons qu’un homme peut être effacé du livre de vie, il peut aussi y être inscrit à nouveau, soit quant à l’opinion des hommes, soit parce que, recouvrant la grâce, il est à nouveau ordonné par elle à la vie éternelle. Et cela également se trouve compris dans la connaissance divine, mais non pas à nouveau.