Article 2 — Dit-on de Dieu qu’il est bienheureux en raison de l’intellection ?
Objections :
1. Il semble que non, car la béatitude est le souverain bien. Mais Dieu est dit bon selon son essence ; et c’est selon l’essence que la bonté concerne l’être, d’après Boèce . Donc la béatitude est attribuée à Dieu selon son essence, et non selon son intelligence.
2. La béatitude a raison de fin ; or la fin est l’objet de la volonté, comme le bien lui-même. Donc la béatitude est attribuée à Dieu selon la volonté, et non selon l’intelligence.
En sens contraire :
Saint Grégoire écrit : “ Celui-là est glorieux qui, jouissant de lui-même, n’a pas besoin de louange étrangère. ” Or être glorieux signifie ici être bienheureux. Donc, puisque nous jouissons de Dieu par l’intelligence, car “ la vision est toute notre récompense ”, dit Saint Augustin, il semble que la béatitude soit attribuée à Dieu selon son intelligence.
Réponse :
Nous venons de définir la béatitude comme le bien parfait de la créature intellectuelle. De là vient, toute chose cherchant sa perfection, que la nature intellectuelle, elle aussi, désire naturellement être bienheureuse. Or, ce qu’il y a de plus parfait dans une nature intellectuelle quelconque, c’est l’opération intellectuelle, qui lui permet de se saisir en quelque façon de toutes choses. Ainsi, la béatitude de toute nature intellectuelle créée, consiste dans l’intellection. En Dieu, I’intellection n’est pas autre que l’être même dans la réalité, ils ne se distinguent que selon les raisons formelles. On doit donc attribuer à Dieu la béatitude selon l’intelligence, comme aussi à tous les bienheureux, qui sont dits bienheureux par assimilation à sa propre béatitude.
Solutions :
1. Cet argument prouve que Dieu est heureux par son essence ; mais non pas qu’on doive lui attribuer la béatitude selon la raison formelle d’essence, mais bien plutôt selon la raison formelle d’intelligence.
2. La béatitude, étant un bien, est l’objet de la volonté. Mais l’objet d’une puissance est présupposé à son acte. Et par suite, selon notre façon de comprendre, la béatitude de Dieu précède l’acte de la volonté divine qui s’y repose. Et ce ne peut être là qu’un acte d’intelligence. Voilà pourquoi c’est dans l’acte d’intelligence qu’on trouve la béatitude.