Article 8 — Dieu entre-t-il en composition avec les autres êtres ?
Objections :
1. Denys a dit : “ La Déité est l’être de toutes choses, être au-dessus de l’être. ” Or, l’être de toutes choses entre dans la composition de chaque chose. Donc, Dieu vient en composition avec les choses.
2. Dieu est une forme ; car Saint Augustin écrit que le Verbe de Dieu, qui est Dieu, “ est une forme non informée ”. Or, une forme est une partie d’un composé. Donc Dieu fait partie de quelque compose.
3. Des choses qui sont et qui ne diffèrent en rien ne sont qu’une seule et même chose. Or, Dieu et la matière première sont et ne diffèrent en rien. Donc ils sont identiques. Mais la matière première entre dans la composition des choses. Donc Dieu aussi. Preuve de la mineure : Toutes les choses qui diffèrent entre elles diffèrent par quelques différences, ce qui suppose qu’elles sont composées ; mais Dieu et la matière première sont absolument simples ; donc ils ne diffèrent en rien.
En sens contraire :
Denys a dit : “ Il n’y a de sa part (de Dieu) ni contact, ni aucun autre mélange avec des parties. ” Il est dit aussi au Livre des Causes que “ la cause première régit toutes choses sans se mêler a elles ”.
Réponse :
A ce sujet, il y a eu trois erreurs. Certains ont dit : Dieu est l’âme du monde, comme le rapporte Saint Augustin dans la Cité de Dieu, et à cela se ramène ce que certains affirment, à savoir que Dieu est l’âme du premier ciel. D’autres ont dit que Dieu est le principe formel de toutes choses, et telle fut, dit-on, l’opinion des partisans d’Amaury. Enfin, la troisième erreur fut celle de David de Dinant, qui stupidement faisait de Dieu la matière première. Mais tout cela est manifestement faux, et il n’est pas possible que Dieu vienne d’aucune manière en composition avec quelque chose, soit comme principe formel, soit comme principe matériel.
1. Parce que Dieu, comme nous l’avons dit, est cause efficiente première. Or, la cause efficiente ne coïncide pas avec la forme de son effet selon l’identité numérique, mais seulement selon l’identité spécifique. En effet un homme engendre un autre homme. Quant à la matière, elle ne s’identifie à la cause ni numériquement ni quant à l’espèce, car l’une est en puissance, tandis que l’autre est en acte.
2. Dieu étant cause efficiente première, il lui appartient d’être celui qui agit, et d’agir par lui-même. Or, ce qui entre comme partie dans un composé n’est pas celui qui agit, et qui agit par lui-même, c’est bien plutôt le composé : ce n’est pas la main qui agit, c’est l’homme par sa main, et c’est le feu qui réchauffe par sa chaleur. Donc Dieu ne peut faire partie d’un composé.
3. Aucune partie de composé ne peut être en toute rigueur le premier des êtres ; et, pas davantage la matière et la forme, qui sont les parties premières des composés ; la matière parce qu’elle est en puissance, et que, de soi, la puissance est postérieure à l’acte, on l’a vu plus haut. Quant à la forme, dès qu’elle est partie d’un composé, elle est une forme participée. Or, de même que le participant est postérieur à ce qui est par essence, ainsi en est-il de la chose participée elle-même ; par exemple, le feu dans une matière en ignition est postérieur à ce qui est feu par nature. Or on a montré que Dieu est absolument le premier être.
Solutions :
1. Si l’on dit que Dieu est l’être de toutes choses, ce ne peut être que selon la causalité efficiente et la causalité exemplaire, non comme faisant partie de leur essence.
2. Le Verbe est la forme d’exemplaire, non la forme qui est partie d’un composé.
3. Les choses simples ne diffèrent pas entre elles par autre chose qu’elles-mêmes, car cela n’est vrai que des composés. Ainsi, l’homme et le cheval diffèrent par le rationnel et l’irrationnel, qui sont leurs différences ; mais ces différences elles-mêmes ne diffèrent pas ensuite par d’autres différences. Aussi, en rigueur de termes, on ne peut dire proprement qu’elles diffèrent, mais plutôt qu’elles sont diverses, car, selon le Philosophe, “ divers se dit absolument ; mais ce qu’on affirme différer diffère toujours par quelque chose ”. Donc, si l’on veut parler avec précision, la matière première et Dieu ne diffèrent pas ; ils sont divers par eux-mêmes. On ne peut donc pas conclure à leur identité.
Après avoir considéré la simplicité divine, il nous faut traiter de la perfection de Dieu. Comme A on appelle bon tout ce qui est dans la mesure où il est parfait, nous nous occuperons d’abord de la perfection de Dieu (Q. 4) et ensuite de sa bonté (Q. 5-6).