Article 4 — Dans quel genre de cause la bonté rentre-t-elle ?
Objections :
1. Il semble que le bien n’ait pas raison de cause finale, mais rentre plutôt dans les autres genres de causes. Ainsi, d’après Denys, “ si le bien est loué, c’est en tant que beau ”. Mais le beau se rattache à la cause formelle.
2. Le bien est communicatif de soi, d’après Denys, qui dit que “ le bien est ce qui fait subsister et exister toutes choses ”. Mais communiquer l’être relève de la causalité efficiente.
3. Saint Augustin écrit “ Parce que Dieu est bon nous sommes. ” Mais si nous venons de Dieu c’est comme de notre cause efficiente. Donc la bonté a raison de cause efficiente.
En sens contraire :
Le Philosophe a dit “ Ce pour quoi quelque chose existe est la fin et le bien de tout le reste. ”
Réponse :
Puisque le bien est ce qui attire tout ce qui est, et que cela a raison de fin, il est évident que le bien implique la raison de fin. Néanmoins, la bonté présuppose la causalité efficiente et la causalité formelle. Car nous voyons que ce qui est premier dans l’exercice de la causalité est dernier dans le résultat ; par exemple, le feu échauffe le bois avant de lui communiquer sa forme de feu, bien que, dans le feu, la chaleur soit une émanation de sa forme substantielle. Or, dans l’ordre de causalité, ce qui est premier c’est le “ être bon ”, la fin, qui met en action la cause efficiente ; ensuite, l’action de cette cause efficiente meut à la forme ; et enfin arrive la forme. Il faut donc qu’il en soit à l’inverse pour le résultat : on trouvera d’abord la forme, par laquelle l’étant est ce qu’il est ; dans cette forme on discerne ensuite une vertu active, qui appartient à l’être en tant qu’il est achevé, car un être n’est achevé, comme l’observe le Philosophe, que lorsqu’il peut produire son semblable ; et enfin il en résulte la bonté, par laquelle l’étant est établi dans sa perfection.
Solutions :
1. Le beau et le bien, considérés dans le réel, sont identiques parce qu’ils sont fondés tous deux sur la même réalité qui est la forme. De là vient que le bon est loué comme beau. Mais ces deux notions n’en diffèrent pas moins en raison. Le bien concerne l’appétit, puisque le bien est ce vers quoi tend tout ce qui est, et il a raison de fin, car l’appétit est une sorte d’élan vers la chose même. Le beau, lui, concerne la faculté de connaissance, puisqu’on déclare beau ce dont la vue cause du plaisir. Aussi le beau consiste-t-il dans une juste proportion des choses, car nos sens se délectent dans les choses proportionnées qui leur ressemblent en tant qu’ils comportent un certain ordre, comme toute vertu cognitive. Et parce que la connaissance se fait par assimilation, et que la ressemblance concerne la forme, le beau, à proprement parler, se rapporte à la cause formelle.
2. Quand on dit que le bon est communicatif de soi, c’est dans le sens où la fin est dite mouvoir.
3. Un agent volontaire est appelé bon quand sa volonté est bonne ; car c’est par la volonté que nous faisons usage de tout ce qui est en nous. Aussi ne dit-on pas bon l’homme qui a l’esprit bon, mais celui dont la volonté est bonne. Or, l’objet propre de la volonté est la fin, ou le bien, et par conséquent dire de Dieu : “ Parce qu’il est bon nous sommes ”, c’est se référer à la cause finale.