Article 2 — Dieu est-il partout ?
Objections :
1. Il ne semble pas. En effet, être partout signifie être en tout lieu. Or, comment conviendrait-il à Dieu d’être en tout lieu, s’il n’est dans aucun ? “ Les choses incorporelles, dit Boèce, ne sont pas dans le lieu. ” Donc Dieu n’est pas partout.
2. Le temps est aux choses successives ce que l’espace est aux choses permanentes. Mais un même moment indivisible d’action ou de mouvement ne peut pas exister en divers temps ; donc, dans le domaine des êtres permanents, un être indivisible ne peut pas être en tous lieux. Or, l’être divin n’est pas successif mais permanent ; il ne peut donc pas être en plusieurs lieux ; il n’est donc point partout.
3. Ce qui est tout entier quelque part n’a rien de lui hors de ce lieu. Or, si Dieu est en quelque lieu, il y est tout entier, n’ayant pas de parties. Donc rien de lui n’est ailleurs. Donc Dieu n’est point partout.
En sens contraire :
il est dit dans Jérémie (23, 24) : “ Je remplis le ciel et la terre. ”
Réponse :
Le lieu étant une réalité d’une certaine espèce, être dans un lieu peut s’entendre de deux façons : soit communément, comme on dit d’une chose qu’elle est dans d’autres à un titre quelconque : ainsi les accidents du lieu sont eux-mêmes dans le lieu ; ou de la façon qui est propre au lieu : c’est ainsi que les choses localisées sont dans un lieu.
Quand il s’agit de Dieu, c’est en ces deux sens que, d’une certaine manière, on affirme qu’il existe en tout lieu, c’est-à-dire partout. D’abord, comme il est en toutes choses selon qu’il donne à toutes et l’être, et la puissance d’agir, et l’opération, c’est ainsi qu’il est en tout lieu, donnant au lieu lui-même et son être comme tel, et son aptitude à localiser. En outre, les corps sont dans un lieu en ce sens qu’ils le remplissent, et Dieu remplit tout lieu. Mais ce n’est pas à la façon d’un corps ; car un corps est dit remplir son lieu quand il en exclut tout autre ; au contraire, que Dieu soit dans un lieu, cela n’exclut pas qu’il y ait en ce lieu d’autres êtres ; bien plus, s’il remplit tout lieu c’est en donnant l’être à toutes les réalités localisées qui ensemble remplissent tous les lieux.
Solutions :
1. Les réalités incorporelles ne sont pas dans un lieu par le contact de la quantité dimensive, comme les corps, mais par le contact de l’énergie qui émane d’elles.
2. Il y a deux indivisibles : l’un est un terme du continu, comme le point dans les choses permanentes, et l’instant dans les choses successives. Et puisque dans les choses permanentes, le point a une position déterminée, il ne peut être ni en plusieurs parties du lieu, ni en plusieurs lieux. De même, l’indivisible d’action ou de mouvement, parce qu’il a un rang déterminé dans la succession du mouvement ou de l’action, ne peut pas être en diverses parties du temps. Mais il y a une autre sorte d’indivisible, qui échappe à tout l’ordre du continu, et c’est de cette façon que les substances incorporelles, comme Dieu, l’ange et l’âme, sont dites indivisibles. Or cet indivisible ne s’applique pas au continu comme s’il en faisait partie, mais comme y appliquant son action. Par conséquent, c’est selon que son action peut s’étendre à un être ou à plusieurs, petit ou grand, qu’un tel indivisible sera dans un ou plusieurs lieux, dans un lieu petit ou grand.
3. “ Tout ” se dit par rapport à des parties. Or il y a deux sortes de parties : les parties de l’essence : ainsi la matière et la forme, qui sont dites les parties du composé ; le genre et la différence, parties de l’espèce ; les parties de la quantité, en lesquelles se divise une quantité donnée. Qu’un tout selon la totalité de la quantité soit dans un lieu, il ne peut pas être en même temps en dehors de ce lieu, car la quantité du localisé est exactement mesurée par la quantité du lieu qu’il occupe ; de sorte qu’il n’y a pas totalité de la quantité s’il n’y a pas totalité du lieu. Mais la totalité de l’essence n’est pas ainsi mesurée par la totalité du lieu. Il n’est donc pas nécessaire que si un tout selon la totalité de l’essence est dans un lieu, il ne soit d’aucune manière en dehors de ce lieu. C’est ce qui apparaît même dans les formes accidentelles, qui sont accidentellement douées de quantité. Ainsi la blancheur est tout entière en chaque partie de sa surface, si on l’entend de la totalité de son essence, car on la trouve en chaque partie avec toute sa perfection spécifique. Mais si la totalité dont on parle est celle de l’étendue qui lui est accidentelle, alors la blancheur n’est pas tout entière en chaque partie de la surface blanche. Or, dans les êtres incorporels, il n’y a pas de totalité, aussi bien par soi que par accident, sinon celle de leur perfection spécifique. Et ainsi, de même que l’âme est tout entière dans chaque partie du corps, Dieu est tout entier dans tous les êtres et dans chacun.