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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Les espèces intelligibles abstraites sont-elles ce que notre intelligence connaît ?

Objections :

1. Il semble que oui, car l’objet connu en acte se trouve dans celui qui connaît, parce que le connu en acte est l’intelligence elle-même en acte. Or il n’y a rien de la chose connue dans l’intelligence en acte, si ce n’est l’espèce intelligible abstraite. Cette espèce est donc l’objet connu en acte.

2. L’objet connu en acte doit se trouver dans un certain sujet. Autrement il ne serait rien. Or il n’est pas dans la réalité, qui est hors de l’âme. Car cette réalité étant matérielle, rien de ce qui est en elle ne peut être l’objet connu en acte. Cet objet est donc dans l’intelligence, et n’est pas autre chose que l’espèce intelligible.

3. D’après Aristote " les mots sont les signes des états de l’âme ". Or les mots signifient les réalités connues, car c’est par la parole que nous exprimons ce que nous comprenons. Donc les états de l’âme que sont les espèces intelligibles sont cela même que nous connaissons.

En sens contraire :

il y a le même rapport entre l’espèce intelligible et l’intelligence qu’entre l’espèce sensible et le sens. Or l’espèce sensible n’est pas ce qui est senti, mais bien plutôt ce par quoi le sens connaît. Donc l’espèce intelligible n’est pas ce qui est compris, mais ce par quoi l’intelligence comprend.

Réponse :

Certains philosophes ont prétendu que les puissances de connaître qui sont en nous ne connaissent que leurs propres modifications : par exemple le sens ne connaîtrait que la modification de son organe. Et dans cette théorie l’intelligence ne connaît aussi que sa modification, qui est l’espèce intelligible qu’elle reçoit. Et en conséquence, l’espèce intelligible est ce qui est connu.

Mais cette opinion est évidemment fausse, pour deux raisons. D’abord, parce que les objets que nous comprenons et les objets des sciences sont identiques. Donc, si ceux que nous comprenons n’étaient que les espèces qui sont dans l’âme, toutes les sciences seraient une connaissance non des réalités hors de l’âme, mais des espèces intelligibles qu’elle possède en elle. Ainsi, pour les platoniciens, il n’y a de science que des idées, qui d’après eux sont les objets connus en acte. - En second lieu, on en arriverait à l’erreur des anciens qui affirmaient que " tout ce qui paraît est vrai " ; et par suite que les contradictoires sont vraies simultanément. En effet, si la puissance ne connaît que sa propre modification, elle ne peut juger que de cela. Or un objet paraît être de telle manière, selon la manière dont la puissance de connaître est affectée. Donc le jugement de cette puissance aura pour objet cela même qu’elle juge, c’est-à-dire sa propre modification, telle qu’elle est. Et ainsi tout jugement sera vrai. Par exemple, si le goût ne perçoit que sa propre modification, celui dont le goût est sain et qui juge que le miel est doux, jugera juste, et de même celui dont le goût est infecté et qui juge le miel amer. L’un et l’autre jugent selon l’impression de leur goût. Par conséquent, toute opinion sera également vraie, et de façon générale, toute conception.

On doit donc dire que l’espèce intelligible est pour l’intelligence ce par quoi elle connaît. Cela se prouve ainsi. Il y a deux sortes d’action, d’après Aristote : celle qui demeure dans le principe actif, comme voir ou penser, et celle qui passe dans une réalité extérieure, comme chauffer et couper. Or l’une et l’autre supposent une certaine forme. La forme par laquelle se réalise l’action transitive est un mode d’être semblable au terme de l’action ; par exemple la chaleur de la chose qui chauffe est semblable à ce qui est chauffé. Pareillement, la forme requise pour l’action immanente est une ressemblance de l’objet. Aussi la ressemblance de la réalité visible est-elle la forme par laquelle la faculté visuelle voit, et la ressemblance de la réalité connue par l’intelligence, c’est-à-dire l’espèce intelligible, est la forme par laquelle l’intelligence connaît.

Mais parce que l’intelligence réfléchit sur elle-même, elle saisit par la même réflexion et son acte de connaître, et l’espèce par laquelle elle connaît. Et ainsi l’espèce intelligible est ce qui est connu en second lieu. Mais ce qui est premièrement connu, c’est la réalité dont l’espèce intelligible est la ressemblance.

On peut le prouver encore par la théorie ancienne qui admettait que " le semblable est connu par le semblable ". L’âme connaîtrait, par la terre qui est en elle, la terre qui est au-dehors, et ainsi du reste. Au lieu de la terre, nous pouvons dire " l’espèce intelligible de la terre ", selon Aristote qui déclare - " ce n’est pas la pierre qui est dans l’âme, mais l’espèce de la pierre " ; alors ce sera au moyen des espèces intelligibles que l’âme connaîtra les réalités qui sont en dehors d’elle.

Solutions :

1. L’objet connu est dans l’intelligence connaissante par sa ressemblance. Et de cette façon on identifie objet connu et intelligence en acte, en tant que la ressemblance de la réalité connue est la forme de l’intelligence, de même que la ressemblance de la réalité sensible est la forme du sens en acte. On ne peut donc conclure que l’espèce intelligible abstraite est l’objet connu, mais qu’elle en est la ressemblance.

2. Quand on dit " objet connu en acte ", deux choses sont considérées : la réalité connue et le fait même d’être connu. De même, quand on dit " universel abstrait ", on comprend et la nature de la réalité, et l’état d’abstraction ou d’universalité. La nature réelle, à qui il arrive d’être connue, abstraite, universalisée, n’existe que dans les singuliers. Mais le fait même d’être connue, abstraite, universalisée, est dans l’intelligence. On peut en juger par un exemple pris du sens. La vue voit la couleur du fruit, sans percevoir son odeur. Si l’on demande où existe la couleur qui est vue indépendamment de l’odeur, il est donc clair qu’elle existe seulement dans le fruit. Mais qu’elle soit perçue en laissant de côté l’odeur, cela tient à la vue, parce qu’il y a dans la vue une ressemblance de la couleur, et non de l’odeur. Pareillement, l’humanité connue par l’intelligence n’existe que dans cet homme-ci ou cet homme-là. Mais que l’humanité soit connue sans les conditions individuelles, ce qui est le fait même de l’abstraction, et de quoi résulte l’idée universelle, cela lui arrive en tant qu’elle est perçue par l’intelligence, dans laquelle se trouve la ressemblance de l’essence spécifique, et non celle des principes individuels.

3. Il y a dans la partie sensible de l’âme deux sortes d’opération. L’une suppose seulement une modification ; ainsi l’opération du sens se réalise-t-elle en ce que celui-ci est modifié par le sensible. L’autre suppose la formation d’un objet, en tant que la faculté d’imaginer se donne la représentation d’une réalité absente ou jamais vue. L’une et l’autre opération sont réunies dans l’intelligence. On observe d’abord une modification de l’intellect possible, en tant qu’il reçoit la forme de l’espèce intelligible. Ainsi modifié, il forme en second lieu une définition, une division ou une composition qui est exprimée par le mot5. Donc la " raison " que signifie le nom, c’est la définition, et la proposition exprime l’acte intellectuel de composer et de diviser. Les mots ne désignent donc pas les espèces intelligibles, mais les moyens que l’activité intellectuelle se donne pour juger des choses extérieures.