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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 4 — Les actions de l’homme avaient-elles une valeur méritoire égale à celles de maintenant ?

Objections :

1. On pourrait penser que les activités du premier homme avaient moins de valeur méritoire que les nôtres. En effet, la grâce est donnée par la miséricorde de Dieu, laquelle apporte plus de secours à ceux qui sont davantage dans le besoin. Mais nous avons besoin de la grâce plus que le premier homme dans l’état d’innocence. Donc la grâce nous est infusée de façon plus abondante. Et puisqu’elle est la racine du mérite, nos activités obtiennent ainsi une plus grande valeur méritoire.

2. Pour qu’il y ait mérite, il faut qu’il y ait combat et difficulté. En effet il est dit (2 Tm 2, 5) : " Ne recevra la couronne que celui qui aura lutté suivant les règles. " Et Aristote : " C’est dans le difficile et le bien que s’exerce la vertu. " Mais maintenant combat et difficulté sont plus grands. Donc la valeur méritoire est plus grande aussi.

3. Pierre Lombard dit que l’homme n’aurait pas mérité en résistant à la tentation, tandis que maintenant résister à la tentation est méritoire. Donc nos actes ont une valeur méritoire plus grande que dans l’état primitif.

En sens contraire :

dans cette hypothèse, l’homme serait en meilleure condition après le péché.

Réponse :

La valeur du mérite peut être estimée à partir de deux principes. D’abord à partir de sa racine, qui est la charité et la grâce ; ce poids du mérite correspond à la récompense essentielle, qui consiste dans la jouissance de Dieu ; en effet, celui qui agit avec une plus grande charité jouira plus parfaitement de Dieu. Ensuite on juge le mérite à partir de l’importance de l’acte, laquelle est double : absolue et proportionnée. En effet, la veuve qui mit deux piécettes dans le Trésor fit une œuvre moindre en quantité absolue que ceux qui y déposaient de grandes offrandes ; mais en quantité proportionnelle la veuve fit plus, selon la sentence du Seigneur, parce que cela dépassait davantage ses ressources. Cependant ces deux valeurs méritoires correspondent à la récompense accidentelle, qui nous réjouit du bien créé.

Ainsi donc, il faut dire que les œuvres humaines auraient eu plus de valeur méritoire dans l’état d’innocence qu’après le péché, si l’on prend la valeur qui vient de la grâce ; celle-ci eût été alors plus abondante, ne trouvant aucun obstacle dans la nature humaine. Même jugement si l’on considère l’importance absolue des œuvres, car l’homme ayant une plus grande vertu aurait fait des œuvres plus grandes. Mais si l’on considère l’importance proportionnelle, le caractère méritoire se trouve plus important après le péché en raison de la faiblesse humaine ; en effet une œuvre petite dépasse le pouvoir de celui qui l’accomplit avec difficulté plus qu’une œuvre importante ne dépasse le pouvoir de celui qui agit sans difficulté.

Solutions :

1. Après le péché l’homme a besoin de la grâce pour plus de choses qu’avant le péché, mais il n’en a pas davantage besoin. Car l’homme, même avant le péché, avait besoin de la grâce pour obtenir la vie éternelle, ce qui est la nécessité principale de la grâce. Mais après le péché l’homme a besoin de la grâce, en outre, pour la rémission de son péché et le soutien de sa faiblesse.

2. Difficulté et combat relèvent de la valeur méritoire qui se prend de l’importance proportionnelle des œuvres, comme on vient de le dire. C’est un signe de l’empressement de la volonté qui porte ses efforts vers ce qui est difficile. Or l’empressement de la volonté est causé par la grandeur de la charité. Mais il peut arriver que quelqu’un fasse une œuvre facile avec une volonté aussi empressée qu’un autre fait une œuvre difficile, car il serait prêt à faire aussi ce qui lui serait difficile. Cependant la difficulté effective, en tant qu’elle a le caractère d’une peine, comporte en plus une valeur satisfactoire pour le péché.

3. Résister à la tentation n’aurait pas été méritoire pour le premier homme, selon l’opinion de ceux qui ne lui accordaient pas la grâce, comme maintenant cela n’est pas méritoire pour celui qui n’a pas la grâce. Il y a pourtant cette différence que dans l’état primitif rien ne se trouvait à l’intérieur de l’homme pour le pousser au mal comme maintenant, aussi l’homme pouvait-il alors davantage que maintenant résister à la tentation sans la grâce.