Article 2 — Tous les enfants seraient-ils nés du sexe masculin ?
Objections :
1. Aristote dit que " la femelle est un mâle manqué "e, survenant pour ainsi dire en dehors de la visée de la nature. Mais dans l’état primitif rien ne serait arrivé qui ne fût pas naturel dans la génération humaine. Donc il ne serait pas né de femmes.
2. Tout engendrant engendre un être qui lui est semblable, à moins d’être empêché par une impuissance ou par une mauvaise disposition de la matière, comme lorsqu’un petit feu ne peut enflammer du bois vert. Or, dans la génération, la vertu active se trouve chez le mâle. Donc, puisque dans l’état d’innocence, il n’y aurait eu aucune impuissance chez le mâle, ni aucune mauvaise disposition de la matière chez la femelle, il semble que les nouveau-nés auraient tous été mâles.
3. Dans l’état d’innocence la génération était ordonnée à la multiplication des hommes. Mais les hommes auraient pu se multiplier suffisamment par le premier homme et la première femme, du fait que ceux-ci devaient vivre sans fin. Donc il n’aurait pas été nécessaire que dans l’état d’innocence naquissent d’autres femmes.
En sens contraire :
La nature se serait développée par la génération telle que Dieu l’a instituée. Mais, comme il est dit dans la Genèse (1, 27 ; 2, 22), Dieu institua l’homme et la femme dans la nature humaine. Par conséquent, en cet état, ce sont des hommes et des femmes qui auraient été engendrés.
Réponse :
Rien n’eût manqué dans l’état d’innocence de ce qui appartient à la nature humaine, complète. Or, de même que la diversité des degrés d’être appartient à la perfection de l’univers, de même la diversité des sexes concourt à la perfection de la nature humaine. Et c’est pourquoi dans l’état d’innocence l’un et l’autre sexe eussent été produits par la génération.
Solutions :
1. Quand on dit que la femelle est un mâle manqué, c’est parce qu’elle est en dehors de la visée de la nature particulière, ce n’est pas qu’elle soit en dehors de la nature universelle, on l’a dit précédemment.
2. La génération de la femme ne se produit pas seulement, comme dit l’objection, à cause de l’impuissance de la vertu active ou d’une mauvaise disposition de la matière, mais parfois à cause d’un accident extérieur. Par exemple, d’après Aristote, le vent du nord favorise la génération des garçons, et celui du sud la génération des filles. Parfois aussi cela vient d’une pensée de l’âme, qui peut facilement modifier le corps. Ceci pouvait surtout se produire dans l’état d’innocence, où le corps était plus soumis à l’âme ; et ainsi le sexe de l’enfant aurait été différent au gré de l’engendrant.
3. Les enfants auraient été engendrés dotés d’une vie animale à laquelle il appartient d’engendrer tout autant que d’user d’aliments. Aussi convenait-il que tous engendrassent, et pas seulement les premiers parents. Cela semble impliquer qu’il serait né autant de filles que de garçons.