Article 2 — L'honneur est-il dû seulement aux supérieurs ?
Objections :
1. Non, semble-t-il. Car l'ange est supérieur à tout homme de ce monde, selon cette parole (Mt 11, 11) : "Le plus petit dans le Royaume des cieux est supérieur à Jean-Baptiste." Mais l'ange a refusé l'honneur que voulait lui rendre saint Jean (Ap 22, 8-9). Donc l'honneur n'est pas dû aux supérieurs.
2. On doit rendre honneur à quelqu'un, a-t-on dit, pour témoigner de sa vertu. Mais il arrive parfois que les supérieurs ne sont pas vertueux ; on ne doit donc pas leur rendre honneur. De même aux démons qui nous sont supérieurs par leur nature.
3. L'Apôtre dit (Rm 12, 10) : "Rivalisez d'honneurs les uns pour les autres", et saint Pierre (1 P 2, 17) : "Honorez tous les hommes." Donc l'honneur n'est pas dû proprement aux supérieurs.
4. Il est dit de Tobie (1, 16 Vg) que celui-ci "avait été honoré par le roi d'un don de dix talents", et dans Esther (6, 11) qu'Assuérus honora Mardochée en faisant crier devant lui : "Voyez comment l'on traite l'homme que le roi veut honorer !"
Cependant :
Aristote déclare que "l'honneur est dû aux meilleurs".
Conclusion :
L'honneur, nous l'avons dit à l’article précédent, n'est pas autre chose qu'un témoignage d'excellence. Toutefois, celle-ci peut être considérée non seulement par rapport à celui qui honore, comme si celui qui est honoré devait toujours lui être supérieur ; mais encore en elle-même, ou par comparaison avec d'autres personnes. En ce sens, l'honneur est toujours dû à une certaine excellence ou supériorité. En effet, il n'est pas nécessaire que celui qui est honoré soit supérieur en tout à celui qui l'honore ; il suffit qu'il le soit sous un certain rapport, ou même simplement qu'il soit supérieur à d'autres personnes, et non de façon absolue.
Solutions :
1. L'ange défendit à Jean non de lui rendre aucun honneur, mais l'honneur de latrie qui est réservé à Dieu. Ou même, l'honneur de dulie, par lequel le Christ rendait Jean égal aux anges, selon "l'espérance de la gloire des fils de Dieu" (Rm 5, 2). C'est pourquoi l'ange ne voulait pas être adoré par lui comme étant son supérieur.
2. Si les supérieurs sont mauvais, ils ne sont pas honorés à cause de l'éminence de leur vertu personnelle mais à cause de l'éminence de leur dignité, qui les rend ministres de Dieu. En outre on honore en eux la communauté tout entière, dont ils sont les chefs. Quant aux démons, ils sont irrévocablement mauvais ; plutôt que de les honorer, on doit les tenir pour des ennemis.
3. Chacun peut trouver chez les autres de quoi les regarder comme supérieurs à soi-même, selon cette recommandation de saint Paul (Ph 2, 3) : "Que chacun, en toute humilité, regarde les autres comme supérieurs à soi." C'est pour cette raison que tous doivent rivaliser d'honneur les uns envers les autres.
4. Les rois honorent parfois leurs sujets, non point parce que ceux-ci leur sont supérieurs en dignité, mais parce qu'ils possèdent quelque vertu éminente. C'est ainsi que Tobie et Mardochée furent honorés par des rois.