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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 6 — Les fidèles doivent-ils obéir aux puissances séculières ?

Objections :

1. Il semble que non, parce que, sur le texte de Matthieu (17, 2) : "Donc les fils sont libres", la Glose explique : "Si, dans tout royaume, les fils du souverain régnant sont libres, alors les fils du roi à qui sont soumis tous les royaumes doivent être libres." Or les chrétiens sont devenus enfants de Dieu par la foi du Christ, selon saint Jean (1, 12) : "ceux qui croient en son nom, il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu." Donc ils ne sont pas tenus d'obéir aux puissances séculières.

2. Saint Paul écrit (Rm 7, 4) : "Vous avez été mis à mort à l'égard de la loi par le corps du Christ", et il parle de la loi divine de l'ancienne alliance. Mais la loi humaine qui soumet les hommes aux puissances séculières est inférieure à la loi divine de l'ancienne alliance. Donc à plus forte raison les hommes devenus membres du corps du Christ sont-ils libérés de la loi de sujétion qui les liait aux princes séculiers.

3. Les hommes ne sont pas tenus d'obéir aux brigands qui oppriment par la violence. Ce qui fait dire à saint Augustin : "Quand la justice disparaît, que sont les royaumes sinon de vastes brigandages ?" Donc, puisque les pouvoirs séculiers des princes sont exercés le plus souvent de façon injuste, et que leur pouvoir a été injustement usurpé, il apparaît que les chrétiens n'ont pas à obéir aux princes séculiers.

Cependant :

Saint Paul écrivait (Tt 3, 1) : "Rappelle aux fidèles le devoir d'être soumis aux magistrats et aux autorités." Saint Pierre (1 P 2, 13-14) : "Soyez donc soumis à toute institution humaine à cause du Seigneur, soit au roi comme souverain, soit aux gouverneurs comme délégués par lui."

Conclusion :

La foi chrétienne est principe et cause de justice, selon saint Paul (Rm 3, 22) : "Justice de Dieu par la foi en Jésus Christ." Cette foi ne supprime donc pas l'ordre fondé sur la justice mais au contraire l'affermit. Cet ordre requiert que les inférieurs obéissent à leurs supérieurs ; car autrement ce serait la ruine de la société humaine. La foi chrétienne ne dispense donc pas d'obéir aux princes séculiers.

Solutions :

1. Nous l'avons dit à l’article précédent, la soumission due aux hommes est limitée au corps et n'atteint pas l'âme qui garde sa liberté. En cette vie la grâce du Christ remédie aux misères de l'âme, mais non à celles du corps, selon ce que saint Paul disait de lui-même (Rm 7, 25) : "Par l'esprit esclave de la loi de Dieu, et par la chair esclave de la loi du péché." Ainsi, ceux qui sont devenus enfants de Dieu par la grâce sont libérés de l'esclavage spirituel du péché, mais non de la servitude corporelle ; et c'est par là qu'ils ont, en ce monde, des maîtres auxquels ils doivent être soumis, comme dit la Glose (sur 1 Tm 6, 1) : "Tous ceux qui sont sous le joug de l'esclavage, etc."

2. La loi ancienne était la figure de l'Ancien Testament, c'est pourquoi elle devait disparaître lorsqu’adviendrait la vérité. Mais il n'en est pas de même pour la loi humaine qui soumet l'homme à un autre homme. Et cependant, même en vertu de la loi divine, l'homme est tenu d'obéir à l'homme.

3. On n'est tenu d'obéir aux princes séculiers que dans la mesure requise par un ordre fondé en justice. Et c'est pourquoi, si les chefs ont une autorité usurpée, donc injuste, ou si leurs préceptes sont injustes, leurs sujets ne sont pas tenus de leur obéir, sinon peut-être par accident, pour éviter un scandale ou un danger.