Article 3 — Le deuxième précepte du décalogue
Objections :
1. Il semble que ce deuxième précepte soit mal formulé. En effet, ce précepte : "Tu ne prendras pas en vain le nom de ton Dieu" est expliqué dans la Glose : "Tu ne croiras pas qu'une créature est le Fils de Dieu", ce qui prohibe une erreur en matière de foi. Et sur le parallèle du Deutéronome (5, 11), elle explique : "...en attribuant le nom de Dieu à du bois ou à de la pierre", ce qui prohibe une fausse profession de foi, qui est un acte d'infidélité en même temps qu'une erreur. Or l'acte d'infidélité est antérieur à la superstition, comme la foi est antérieure à la religion. Donc ce précepte aurait dû précéder le premier, qui prohibe la superstition.
2. On "prend" le nom de Dieu pour toutes sortes d'actions : pour le louer, pour faire des miracles, et pour ce que nous disons et faisons, selon la recommandation de saint Paul (Col 3, 17) : "Tout ce que vous faites, en parole ou en acte, faites-le au nom du Seigneur." Donc interdire de prendre le nom de Dieu en vain semble plus universel que d'interdire la superstition, et ce deuxième précepte aurait dû venir avant le premier.
3. On explique le précepte : "Tu ne prendras pas le nom de Dieu en vain" par cette parole : "En jurant pour un rien." On voit donc que ce précepte interdit le serment inutile, c'est-à-dire sans motif suffisant. Mais le faux serment, étranger à la vérité, et le serment injuste, étranger à la justice, sont beaucoup plus graves. C'est donc eux plutôt qu'il aurait fallu interdire par ce précepte.
4. Un péché beaucoup plus grave que le parjure, c'est le blasphème, et toutes les paroles et actions qui injurient Dieu. C'est donc tout cela qui aurait dû être prohibé par ce précepte.
5. Dieu a beaucoup de noms. On n'aurait donc pas dû dire de cette façon vague : "Tu ne prendras pas en vain le nom de ton Dieu."
Cependant :
Il y a l'autorité de l'Écriture (Ex 20, 7 ; Dt 5, 11) : "Tu ne prononceras pas le nom de ton Dieu à faux (…)"
Conclusion :
Il faut commencer par exclure les obstacles à la vraie religion, avant d'y établir celui qu'on forme à la vertu. Or la vraie religion se heurte à un double obstacle. L'un, par excès, consiste à rendre un culte religieux indu à un autre que Dieu : c'est de la superstition. L'autre obstacle vient d'un défaut de respect, lorsque l'on méprise Dieu : c'est alors le vice d'irréligiosité, comme nous l'avons vu. La superstition empêche la religion en ce qu'elle s'oppose au culte rendu à Dieu. Celui dont l'âme est asservie à un culte indu ne peut en même temps rendre à Dieu le culte qui lui est dû, selon cette parole d'Isaïe (28, 20) : "Le lit est si étroit que l'un des deux doit tomber", c'est-à-dire que le vrai Dieu ou le faux doit quitter le coeur de l'homme, "et la couverture est trop petite pour les couvrir tous deux". Quant à l'irréligiosité, elle empêche la religion en ce qu'elle s'oppose à ce que Dieu, une fois accueilli, soit honoré. Or, accueillir Dieu pour l'honorer précède les honneurs qu'on lui rend après l'avoir accueilli. C'est pourquoi le précepte prohibant la superstition précède le deuxième précepte qui interdit le parjure, lequel se rattache à l'irréligiosité.
Solutions :
1. Ces commentaires sont mystiques. L'explication littérale se trouve dans le Deutéronome (5, 11) : "Tu ne prendras pas en vain le nom de ton Dieu", c'est-à-dire "en affirmant par serment ce qui n'existe pas".
2. Ce précepte n'interdit pas tout usage du nom de Dieu, mais précisément son emploi pour confirmer par serment une parole humaine, parce que cet emploi est le plus fréquent chez les hommes. On peut cependant en déduire qu'on interdit ainsi tout emploi déréglé du nom de Dieu. C'est de ce point de vue que se placent les commentaires cités.
3. "Jurer pour un rien" se dit de celui qui jure pour ce qui n'existe pas ; cela se rattache au faux serment qui mérite à titre premier le nom de parjure, comme nous l'avons dit. Car, lorsque l'on jure faussement, le serment est vain par lui-même, parce qu'il ne se fonde pas sur la vérité. Mais quand quelqu'un jure sans réfléchir, par légèreté, la vanité ne tient pas au serment lui-même, mais à celui qui jure.
4. Lorsque l'on instruit quelqu'un dans une science, on commence par lui donner une introduction générale ; de même la loi, qui forme l'homme à la vertu, avec les préceptes du décalogue qui viennent en premier, lui montre par ses interdictions et ses commandements, ce qui se produit le plus souvent au cours de la vie humaine. C'est pourquoi un précepte du décalogue interdit le parjure, qui est plus fréquent que le blasphème.
5. On doit le respect aux différents noms de Dieu à cause de la réalité signifiée, qui est unique, non en raison du sens des mots, qui sont multiples. Et c'est pourquoi il est dit au singulier : "Tu ne prendras pas en vain le nom de ton Dieu", car peu importe par lequel des noms de Dieu le parjure est commis.