Article 3 — La gourmandise est-elle le plus grand des péchés ?
Objections :
1. Il semble bien. En effet, on juge la grandeur d'un péché à la grandeur de la peine. Or c'est le péché de gourmandise qui est le plus gravement puni. Saint Chrysostome dit en effet." C'est la convoitise de la nourriture qui chassa Adam du paradis ; c'est elle aussi qui amena le déluge au temps de Noé" ; et on lit dans Ézéchiel (16, 49) : "Voici quel fut le crime de Sodome, ta soeur : la voracité..." Le péché de gourmandise est donc le plus grand des péchés.
2. En tout genre, le plus important, c'est la cause. Or la gourmandise apparaît comme la cause d'autres péchés. Car sur ce passage du Psaume (136, 10) : "Il frappa l'Égypte dans ses premiers-nés", la Glose dit : "La luxure, la concupiscence, l'orgueil sont engendrés par le ventre." La gourmandise est donc le plus grand des péchés.
3. Après Dieu, c'est lui-même que l'homme doit aimer le plus, on l'a vu. Or c'est à lui-même que l'homme cause du dommage par le vice de gourmandise, selon l'Ecclésiastique (37, 31) : "Beaucoup sont morts pour avoir trop mangé." La gourmandise est donc le plus grand des péchés, au moins en dehors des péchés commis contre Dieu.
Cependant :
Les vices de la chair, parmi lesquels on compte la gourmandise, sont peu coupables, selon saint Grégoire.
Conclusion :
On peut considérer la gravité d'un péché à un triple point de vue :
- l° Au point de vue de la matière du péché, et c'est le principal. De ce point de vue les péchés qui se rapportent aux choses divines sont les plus grands. C'est pourquoi le vice de gourmandise n'est pas le plus grand, car il a pour matière ce qui concerne la réfection du corps.
- 2° Au point de vue de celui qui pèche. De ce point de vue le péché de gourmandise est plutôt diminué qu'aggravé, tant à cause de la nécessité de se nourrir qu'à cause de la difficulté de discerner et de mesurer ce qui convient en ce domaine.
- 3° Au point de vue des conséquences. De ce point de vue, le vice de gourmandise a une certaine importance, en raison des différents péchés dont il fournit l'occasion.
Solutions :
1. Ces peines se réfèrent aux vices qui sont les conséquences de la gourmandise ou à sa racine, plus qu'à la gourmandise elle-même. En effet, le premier homme fut expulsé du paradis à cause de l'orgueil qui le conduisit à un acte de gourmandise. Quant au déluge et au châtiment des habitants de Sodome, ils furent provoqués par des péchés de luxure qui avaient précédé, et dont la gourmandise avait fourni l'occasion.
2. L'objection se réfère à des péchés qui sont nés de la gourmandise. Or la cause ne l'emporte sur l'effet que dans les cas de causalité directe. La gourmandise n'est pas cause directe de ces vices, mais pour ainsi dire cause accidentelle et occasionnelle.
3. Le gourmand n'a pas l'intention de nuire à son corps, mais de prendre son plaisir dans la nourriture. Si un dommage en résulte pour le corps, c'est par accident. Il s'ensuit que cela n'appartient pas directement à la gravité de la gourmandise. La faute de celle-ci est néanmoins aggravée si l'on encourt un dommage corporel à cause d'une absorption immodérée de nourriture.