Article 4 — La prophétie requiert-elle de bonnes moeurs ?
Objections :
1. Il y a des raisons de le croire. Il est écrit (Sg 7, 27) : "La sagesse de Dieu se répand à travers les nations dans l'âme des saints ; elle en fait des amis de Dieu et des prophètes." Or la sainteté ne peut exister sans les bonnes moeurs et la grâce sanctifiante. Il en est donc de même de la prophétie.
2. Les secrets ne sont révélés qu'aux amis (Jn 15, 15) : "je vous appelle mes amis, car tout ce que j'ai appris de mon Père, je vous l'ai fait connaître." Or Dieu "révèle ses secrets aux prophètes", comme on le dit dans Amos (3, 7). Les prophètes sont donc les amis de Dieu, ce qui ne peut être sans la charité, et celle-ci suppose la grâce sanctifiante.
3. Le Seigneur dit en saint Matthieu (7, 15) : "Défiez-vous des faux prophètes qui viennent à vous revêtus de peaux de brebis et qui, à l'intérieur, sont des loups voraces." Mais ceux qui n'ont pas la grâce intérieure semblent être des loups voraces. Ils sont donc tous de faux prophètes. Nul par suite n'est donc un vrai prophète, s'il n'est rendu bon par la grâce.
4. Le Philosophe écrit : "Si la divination des songes vient de Dieu, il est inadmissible qu'elle soit accordée à n'importe qui, et non pas aux meilleurs." Or il est certain que la prophétie vient de Dieu. Le don de prophétie ne peut donc être attribué qu'aux hommes les meilleurs.
Cependant :
Selon saint Matthieu (6, 22), à ceux qui disent : "Seigneur, n'est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé ?", il est répondu : "je ne vous ai jamais connus." Or "le Seigneur connaît ceux qui sont les siens", affirme l'Apôtre (2 Tm 2, 19). La prophétie peut donc exister chez ceux qui n'appartiennent pas à Dieu par la grâce.
Conclusion :
Les bonnes moeurs peuvent s'entendre de deux manières - 1° Dans leur racine intérieure : la grâce sanctifiante. - 2° Par rapport aux passions intérieures de l'âme et aux actes extérieurs.
- La grâce sanctifiante est surtout donnée pour que l'âme de l'homme soit unie à Dieu par la charité ; aussi saint Augustin écrit-il : "Celui à qui l'Esprit Saint n'est pas accordé pour aimer Dieu et le prochain, celui-là ne passera pas de la gauche à la droite (du juge)." Tout ce qui peut exister sans la charité peut donc se trouver sans la grâce sanctifiante et par conséquent sans de bonnes moeurs. Or c'est le cas de la prophétie ; celle-ci peut, en effet se rencontrer sans la charité. En voici deux raisons : 1° D'abord à cause de leurs actes respectifs ; la prophétie relève, en effet, de l'intelligence, tandis que la charité perfectionne la volonté ; or l'acte de l'intelligence précède celui de la volonté. Aussi l'Apôtre (1 Co 13, 1) énumère-t-il la prophétie parmi les dons qui se rapportent à l'intelligence et qui peuvent exister sans la charité. 2° La seconde raison est tirée de leurs fins : la prophétie est donnée en effet, comme les autres charismes, en vue de l'utilité de l'Église, selon ces paroles de l'Apôtre (1 Co 12, 7) : "La manifestation de l'Esprit est donnée à chacun en vue de l'utilité." Elle n'a donc pas directement comme but d'unir à Dieu la volonté du prophète, ce qui est la fin de la charité. Voilà pourquoi la prophétie peut exister sans de bonnes moeurs, si l'on envisage la racine.
- Si au contraire nous considérons les bonnes moeurs par rapport aux passions de l'âme et aux actions extérieures, la malice morale, sous cet aspect, peut être un obstacle à la prophétie. La prophétie exige en effet une très grande élévation de l'esprit, pour contempler les réalités spirituelles : or à cela s'oppose la véhémence des passions ou la préoccupation désordonnée des réalités extérieures. Aussi lit-on (2 R 4, 38), au sujet des fils des prophètes, qu'"ils habitaient avec Elisée" ; menant ainsi une vie solitaire, ils n'étaient pas détournés du don de prophétie par les occupations de ce monde.
Solutions :
1. Le don de prophétie est quelquefois accordé à certains hommes pour éclairer leur propre esprit, en même temps que pour le bien des autres. Ce sont ceux chez lesquels la sagesse divine descend par la grâce sanctifiante et qu'elle rend amis de Dieu et prophètes. Au contraire, il y en a qui ne reçoivent le don de prophétie que pour le bien d'autrui ; ils sont alors comme les instruments de l'action divine. Saint Jérôme écrit : "Prophétiser, faire des miracles, chasser les démons, sont parfois autant d'actes charismatiques qui ne sont pas dus au mérite de ceux qui les produisent ; mais, ou bien ils relèvent du Christ dont on a invoqué le nom, ou bien ils sont accordés pour la condamnation de ceux qui invoquent ce nom, ou pour l'utilité de ceux qui les voient et les entendent."
2. Commentant la parole citée de saint Jean, saint Grégoire écrit : "En aimant les secrets célestes qui nous sont révélés, nous connaissons déjà ces secrets aimés ; car l'amour lui-même est une connaissance. Jésus a donc fait connaître toutes choses à ses disciples, parce que, délivrés des désirs terrestres, ils brûlaient des feux du suprême amour." En ce sens, les secrets divins ne sont pas toujours révélés aux prophètes.
3. Tous les méchants ne sont pas des loups voraces, mais seulement ceux qui cherchent à nuire au prochain." Les docteurs catholiques, dit en effet saint Jean Chrysostome, même s'ils ont perdu la grâce, sont appelés des serviteurs de la chair, mais ne sont pas pour autant des loups voraces, car ils n'ont pas le dessein de perdre les chrétiens." Et parce que la prophétie est destinée au bien d'autrui, il est manifeste que les faux prophètes ont ce mauvais dessein et méritent d'être appelés loups voraces ; car ce n'est pas pour cela qu'ils ont reçu mission de Dieu.
4. Les dons divins ne sont pas toujours donnés aux meilleurs dans le sens absolu du mot ; mais parfois seulement à ceux qui sont les plus aptes à les recevoir. C'est ainsi que Dieu confère la prophétie à ceux auxquels il juge meilleur de l'accorder.