Article 2 — Quelle est la plus méritoire ?
Objections :
1. Il semble que ce soit la vie active. Car le mérite s'entend par rapport au salaire et celui-ci est dû au travail, selon l'Apôtre (1 Co 3, 8) : "Chacun recevra son propre salaire pour son propre travail." Or la vie active, c'est le travail ; et la vie contemplative, le repos. "Quiconque, dit en effet saint Grégoire, se convertit au Seigneur, doit premièrement se fatiguer au travail c'est-à-dire accueillir Lia, pour se reposer ensuite parmi les embrassements de Rachel, dans la contemplation du principe." Il y a donc plus de mérite dans la vie active que dans la vie contemplative.
2. La vie contemplative appartient déjà en quelque façon à la béatitude future. Aussi, à propos de cette parole (Jn 21, 22) : "je veux qu'il demeure ainsi jusqu'à ce que je vienne", saint Augustin écrit-il : "Plus clairement, cela veut dire : que l'action parfaite me suive, formée sur le modèle de ma passion ; mais que la contemplation demeure à l'état de commencement jusqu'à ce que je vienne, pour être rendue parfaite lorsque je serai venu." Et saint Grégoire : "La vie contemplative commence ici-bas pour recevoir son achèvement dans la patrie céleste." Or cette vie à venir n'est pas destinée à mériter, mais à recevoir la rémunération des mérites acquis. Tandis que la vie active semble davantage destinée à mériter, la vie contemplative a donc plutôt valeur de récompense.
3. Saint Grégoire l'a dit : "Aucun sacrifice n'est plus agréable à Dieu que le zèle des âmes." Mais le zèle des âmes nous engage dans les entreprises de la vie active. La vie active n'est donc pas moins méritoire que la vie contemplative.
Cependant :
Saint Grégoire affirme : "Grands sont les mérites de la vie active, mais plus grands encore ceux de la vie contemplative."
Conclusion :
La racine du mérite c'est la charité, nous l'avons démontré plus haut. Et, puisque la charité consiste dans l'amour de Dieu et du prochain, on l'a vu précédemment, il y a plus de mérite, à prendre les choses en soi, à aimer Dieu que le prochain, on l'a montré. Donc, ce qui ressortit plus directement à l'amour de Dieu est par nature plus méritoire que ce qui relève directement de l'amour du prochain pour Dieu. Or la vie contemplative relève directement et immédiatement de l'amour de Dieu. C'est la doctrine de saint Augustin : "L'amour de la vérité", cette vérité divine qui fait la principale occupation de la vie contemplative, nous l'avons dit, "aspire au saint loisir", celui de la contemplation. La vie active, en revanche, se rapporte plus directement à l'amour du prochain, puisque "elle est tout occupée du service" (Lc 10, 40). Par sa nature même, la vie contemplative est donc plus méritoire que la vie active. C'est ce que dit saint Grégoire : "La vie contemplative l'emporte en mérite sur la vie active. Car celle-ci travaille aux oeuvres de la vie présente, où il est nécessaire d'assister le prochain." Celle-là, par un goût intime, savoure déjà le repos à venir dans la contemplation de Dieu.
Il peut cependant arriver qu'une personne acquière, dans les oeuvres de la vie active, des mérites supérieurs à ceux de telle autre personne dans celles de la vie contemplative. S'il se trouve, par exemple, que par surabondance d'amour divin et en vue d'accomplir la volonté de Dieu pour sa gloire elle supporte parfois d'être privée pour un temps de la douceur de la contemplation divine. C'est ce que disait saint Paul (Rm 9, 3) : "Je souhaiterais d'être anathème, loin du Christ pour mes frères." Saint Jean Chrysostome explique : "L'amour du Christ avait à ce point submergé son âme que cela même qu'il jugeait plus aimable que tout, c'est-à-dire être avec le Christ, il en arrivait à le mépriser parce qu'il pourrait ainsi plaire au Christ."
Solutions :
1. Le travail extérieur contribue à accroître la récompense accidentelle, mais à l'égard de la récompense essentielle, le mérite augmente principalement en proportion de la charité. Or, de cette charité, le travail extérieur supporté pour le Christ est un signe. Mais c'en est un aussi, et beaucoup plus expressif, que de renoncer à tout ce qui intéresse la vie présente pour se délecter uniquement de la contemplation divine.
2. Dans la béatitude finale, l'homme atteint l'état parfait. Il n'y a plus de place pour le progrès par voie de mérite. S'il en restait, le mérite y serait d'autant plus efficace que la charité y est plus grande. Mais la contemplation de cette vie s'accompagne d'une certaine imperfection et demeure susceptible de progrès. Aussi n'exclut-elle pas le mérite. Tout au contraire, elle s'affirme source de mérite, comme représentant l'oeuvre majeure de la divine charité.
3. Tout ce qu'on offre à Dieu prend valeur de sacrifice spirituel. Au premier rang des choses que Dieu agrée comme sacrifice, figure ce bien humain par excellence qu'est l'âme elle-même. Or nous devons offrir à Dieu, premièrement notre âme, selon cette parole (Si 30, 24 Vg) : "Prends pitié de ton âme en plaisant à Dieu", puis celle des autres, selon cette parole (Ap 22, 17) : "Que celui qui entend, dise : Viens." Et plus nous unissons intimement à Dieu notre âme ou celle des autres, plus notre sacrifice plaît à Dieu. D'où il suit qu'il est plus agréable à Dieu de nous voir appliquer notre âme et celle des autres à la contemplation plutôt qu'à l'action. Cette parole : "Aucun sacrifice n'est plus agréable à Dieu que le zèle des âmes", ne prétend donc pas mettre le mérite de la vie active au-dessus du mérite de la vie contemplative. Elle signifie simplement qu'il est plus méritoire d'offrir à Dieu son âme et celle des autres que n'importe quels biens extérieurs.