Article 3 — La pauvreté est-elle requise à l'état religieux ?
Objections :
Il semble que non. En effet, ce qui est illicite ne semble pas appartenir à l'état de perfection. Mais qu'un homme abandonne tous ses biens, c'est, semble-t-il, illicite. Saint Paul formule en ces termes la règle que les fidèles doivent suivre en matière d'aumônes (2 Co 8, 12) : "Si le coeur y est, le don est bien accueilli qui est proportionné à l'avoir de chacun, c'est-à-dire en vous réservant le nécessaire." Ce qu'il explique en disant : "Pour que le soulagement des autres ne vous apporte pas la tribulation", "c'est-à-dire, précise la Glose, la pauvreté." Et sur une autre parole de saint Paul (1 Tm 6, 8) : "Ayant la nourriture, et le vêtement" la Glose remarque : "Quoique nous n'ayons rien apporté en ce monde et n'en devions rien emporter, ce n'est pas un motif pour rejeter entièrement les biens temporels." Il semble donc que la pauvreté volontaire n'est pas requise pour la perfection de la vie religieuse.
2. Quiconque s'expose au danger, pèche. Mais celui qui, par l'abandon de tous ses biens, embrasse la pauvreté volontaire s'expose au danger, même spirituel, d'après les Proverbes (30, 9) : "De peur que, pressé par la pauvreté, je ne vole et ne déshonore le nom de Dieu." Et ailleurs (Si 27, 1 Vg) : "Beaucoup ont péri à cause de leur pauvreté." Au danger corporel aussi. En effet, il est écrit (Qo 7, 12) : "L'argent est une protection, comme la sagesse en est une." Et Aristote : "La perte des richesses semble être la perte de l'homme lui-même, dont les richesses assurent l'existence." Il semble donc que la pauvreté volontaire ne puisse être requise pour la perfection de la vie religieuse.
3. "La vertu, d'après Aristote, consiste dans un juste milieu." Mais celui qui abandonne tout par la pauvreté volontaire ne paraît pas tenir dans le juste milieu, mais plutôt aller à l'extrême. Il n'agit donc pas vertueusement, et cela n'appartient pas à la vie parfaite.
4. L'ultime perfection de l'homme réside en la béatitude. Or les richesses contribuent à la béatitude : "Bienheureux l'homme riche qui a été trouvé sans tache." (Si 31, 8). Et le Philosophe déclare que les richesses sont d'utiles moyens de félicité. La pauvreté volontaire n'est donc pas requise pour la perfection de la vie religieuse.
5. L'état épiscopal est plus parfait que l'état religieux. Or nous avons vu que les évêques peuvent posséder des biens propres. Donc les religieux aussi.
6. Faire l'aumône est une oeuvre souverainement agréable à Dieu, et selon saint Jean Chrysostome, "le remède le plus efficace en matière de pénitence". Mais la pauvreté exclut la possibilité de faire l'aumône. La pauvreté ne semble donc pas appartenir à la perfection de la vie religieuse.
Cependant :
Saint Grégoire a écrit : "Il y a des justes qui, s'étant ceint les reins pour atteindre le sommet de la perfection, abandonnent tous les biens extérieurs dans leur désir des biens intérieurs plus relevés." Mais c'est justement le fait des religieux de se ceindre les reins pour entreprendre l'ascension de la perfection, nous l'avons dit. Donc il leur convient de tout abandonner, en fait de biens extérieurs, par la pauvreté volontaire.
Conclusion :
Nous avons défini plus haut l'état religieux un régime de vie où l'on s'exerce et se forme à la perfection de la charité. Pour y parvenir, il est nécessaire de renoncer entièrement à l'amour du monde, car saint Augustin parle ainsi à Dieu : "Celui-là t'aime moins, qui aime en dehors de toi quelque chose qu'il n'aime pas en toi." C'est ce qui lui fait dire ailleurs : "L'aliment de la charité, c'est la diminution de la convoitise ; sa perfection, l'absence de convoitise." Or, du fait qu'on possède des biens terrestres, le coeur est attiré à les aimer. D'où ce mot encore de saint Augustin : "Les biens de la terre sont aimés davantage quand on les possède que quand on les désire. Pourquoi, en effet, ce jeune homme s'en alla-t-il tout triste, sinon parce qu'il avait de grands biens ? Il est bien différent de ne pas s'approprier ce qu'on ne possède pas, et de rejeter ce qu'on s'est déjà approprié. Dans le premier cas, ce ne sont jamais que des choses extérieures que l'on repousse ; dans le second, ce sont comme des membres qu'il faut se retrancher." Saint Jean Chrysostome écrit aussi : "L'afflux des richesses active la flamme, et la convoitise en devient plus vive." C'est pourquoi, pour acquérir la perfection de la charité, le fondement premier est la pauvreté volontaire, qui fait vivre sans rien avoir en propre. Le Seigneur lui-même l'a dit (Mt 19, 21) : "Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, puis viens et suis moi."
Solutions :
1. Voici la Glose sur ce passage "L'Apôtre n'a pas écrit cela (c'est-à-dire : "pour qu'il n'en résulte pas pour vous la tribulation qui est la pauvreté, parce que ce serait meilleur. Mais il craint pour les faibles, et il les invite à donner de manière à ne pas souffrir de la pauvreté." D'où il suit qu'on ne doit pas entendre l'autre Glose en ce sens qu'il est interdit de se dépouiller entièrement de ses biens temporels. Elle veut dire simplement que cette conduite n'est pas indispensable. C'est la pensée de saint Ambroise : "Le Seigneur ne veut pas, c'est-à-dire par la rigueur d'un précepte, que l'on disperse d'un seul coup ses biens, mais qu'on les distribue. A moins cependant que l'on n'imite Élisée, qui tua ses boeufs et nourrit les pauvres de ce qu'il en obtint pour se débarrasser de tout souci domestique."
2. Celui qui abandonne tous ses biens pour le Christ ne s'expose à aucun danger, ni spirituel ni corporel. La pauvreté peut devenir une cause de danger spirituel quand elle n'est pas volontaire. Car ce désir d'amasser des richesses, qui tourmente ceux dont la pauvreté est involontaire, peut les jeter en beaucoup de péchés, selon saint Paul (1 Tm 6, 9) : "Ceux qui veulent amasser des richesses tombent dans la tentation et dans les pièges du diable." Mais ce désir est abandonné par ceux qui embrassent la pauvreté volontaire. Il est, au contraire, plus impérieux chez ceux qui possèdent des richesses, comme nous venons de le montrer.
Le péril corporel ne menace pas non plus ceux qui, dans l'intention de suivre le Christ, abandonnent tous leurs biens en se confiant à la providence divine. Ce qui fait dire à saint Augustin : "Ceux qui cherchent le royaume de Dieu et sa justice ne doivent pas s'inquiéter de manquer du nécessaire."
3. Le juste milieu de la vertu se mesure, d'après Aristote, en fonction de la droite raison et nullement au point de vue de la quantité. C'est pourquoi tout ce que la droite raison approuve ne saurait être tenu pour vicieux, si grande qu'en soit la quantité. Cette quantité au contraire rend l'acte plus vertueux. Ce serait aller contre la droite raison que de dépenser tous ses biens par intempérance ou sans utilité, mais c'est faire acte de raison droite que de s'en dépouiller pour vaquer à la contemplation de la sagesse, ce que même des philosophes ont fait, dit-on. Car saint Jérôme écrit : "Le fameux Cratès de Thèbes avait été fort riche. Se rendant à Athènes pour y vivre en philosophe, il jeta à terre une grosse quantité d'or. Il ne croyait pas pouvoir posséder à la fois la richesse et la vertu." Donc, et bien plus encore, il est conforme à la droite raison de tout abandonner pour suivre parfaitement le Christ. D'où ce mot de saint Jérôme : "Suis nu le Christ nu."
4. La béatitude ou félicité est double : la béatitude parfaite que nous attendons dans l'autre vie, et cette béatitude imparfaite qui vaut à certains, dès cette vie, le nom d'hommes heureux. La félicité de la vie présente est elle-même double : celle de la vie active et celle de la vie contemplative, comme Aristote l'a montré. A la félicité de la vie active, qui consiste en des opérations extérieures, la richesse concourt à titre d'instrument. En effet, observe Aristote : "Nous faisons beaucoup de choses, par nos amis, par la richesse, par la puissance publique, qui représentent autant de moyens d'action." En revanche, la richesse a peu de valeur pour la félicité de la vie contemplative. Elle est même plutôt un empêchement, en tant que son souci empêche la tranquillité de l'âme, nécessaire par-dessus tout à celui qui contemple. C'est ce que dit Aristote : "Beaucoup de choses sont nécessaires pour l'action. L'homme qui contemple n'a pas besoin de tout cela", c'est-à-dire des biens extérieurs." Indispensables pour l'action, ils sont des obstacles à la contemplation."
En ce qui regarde la béatitude future l'homme y est ordonné par la charité. Et parce que la pauvreté volontaire représente un exercice efficace pour parvenir à la parfaite charité, son pouvoir est grand pour obtenir la béatitude céleste. Aussi le Seigneur a-t-il dit : "Va, vends tout ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres ; tu auras ainsi un trésor dans le ciel." Au contraire, la possession des richesses est de nature à empêcher la perfection de la charité, principalement en ce qu'elle séduit le coeur et le distrait. D'où cette parole (Mt 13, 22) : "Le souci du siècle et la séduction des richesses étouffent la parole de Dieu", parce que, remarque saint Grégoire, "en fermant l'accès du coeur au bon désir, ils y interdisent l'entrée du souffle vivifiant". C'est pourquoi il est difficile de conserver la charité parmi les richesses. Le Seigneur l'a dit (Mt 19, 23) : "Le riche entrera difficilement dans Le Royaume des cieux." Ce qu'il faut entendre de celui qui possède effectivement des richesses.
Car pour celui qui a mis son coeur dans la richesse, il déclare la chose impossible, d'après saint Jean Chrysostome, quand le Seigneur ajoute: "Il est plus facile à un chameau de passer par le trou, l'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume des cieux."
C'est pourquoi ce n'est pas le riche qui est, appelé bienheureux, mais "celui qui a été trouvé sans tache et n'a pas couru après l'or" (Si 31, 8). Et cela, parce qu'il a fait une chose difficile, car on ajoute : "Qui est-il, pour que nous lui décernions des louanges ? Il a réalisé dans sa vie, un prodige", lorsque, se trouvant entouré de richesses, il n'a pas aimé les richesses.
5. L'état épiscopal n'est pas ordonné à l'acquisition de la perfection mais, à partir de la perfection supposée acquise, à gouverner les autres par la dispensation des biens non seulement spirituels, mais aussi temporels. Cela relève de la vie active, où beaucoup de choses, nous venons de le dire, veulent pour être exécutées ce moyen d'action qu'est la richesse. C'est pourquoi il n'est pas exigé des évêques, qui font profession de régir le troupeau du Christ, qu'ils ne possèdent rien, comme cela est exigé des religieux, qui font profession d'une discipline destinée à leur procurer la perfection.
6. Le renoncement aux biens propres, comparé à l'aumône, apparaît comme l'universel par rapport au particulier, comme l'holocauste en regard du simple sacrifice. C'est ce qui fait dire à saint Grégoire : "Ceux qui assistent les indigents de leurs ressources, avec ce qu'ils donnent de leurs biens offrent un sacrifice. C'est-à-dire qu'ils font deux parts, l'une qu'ils immolent à Dieu, l'autre qu'ils se réservent à eux-mêmes. Ceux qui ne se réservent rien offrent un holocauste, ce qui est plus qu'un sacrifice." Saint Jérôme s'exprime de même dans Contre Vigilantius : "Quand tu prétends qu'il est meilleur de profiter de ses biens et d'en distribuer peu à peu les revenus aux pauvres, ce n'est pas moi, c'est Dieu qui répond : "Si tu veux être parfait", etc." Il ajoute plus loin : "Cette conduite que tu loues ne vient qu'au deuxième et troisième rang. Nous l'approuvons nous aussi, mais sous cette réserve de garder le premier rang à ce qui le mérite." Toujours contre cette erreur de Vigilantius, on lit dans le livre Des Croyances ecclésiastiques : "Il est bien de distribuer peu à peu sa fortune aux pauvres. Il est mieux, dans l'intention de suivre le Christ, de la donner d'un seul coup et, libre de soucis, d'être indigent avec le Christ."