Article 2 — Est-il permis aux religieux de se mêler d'affaires séculières ?
Objections :
1. Il semble que non. Nous lisons dans le décret déjà cité du pape Boniface : "Saint Benoît leur a commandé de rester étrangers aux affaires séculières. C'est ce que prescrivent les enseignements apostoliques et les institutions, sans exception, des saints Pères, non seulement aux moines mais aux chanoines quels qu'ils soient, selon cette parole (2 Tm 2, 4) : "Nul, engagé au service de Dieu, ne doit se mêler d'affaires séculières." Or il incombe à tous les religieux s'employer au service de Dieu. Il ne leur est donc pas permis de s'occuper d'affaires séculières.
2. Saint Paul écrit (1 Th 4, 11) : "Mettez votre application à vivre en paix, et à vous occuper des propres affaires." La Glose précise : "En évitant de vous mêler de celles des autres, ce qui importe à l'amendement de votre vie." Mais c'est la tâche spéciale des religieux d'amender leur vie. Donc ils n'ont pas à se mêler d'affaires séculières.
3. A propos du mot rapporté en saint Matthieu (11, 8) : "Les gens aux vêtements délicats vivent dans la demeure des rois" Saint Jérôme écrit : "Ceci montre qu'une vie rigoureuse et une prédication austère doivent éviter la cour des rois et se tenir à l'écart des gens délicatement vêtus." Mais le soin des affaires séculières contraint à fréquenter le palais des rois. Donc il n'est pas permis aux religieux de traiter des affaires séculières.
Cependant :
Saint Paul a écrit (Rm 16, 1) : "je vous recommande Phoebé, notre soeur." Puis il ajoute : "Assistez-la dans toute affaire pour laquelle elle aura besoin de votre appui."
Conclusion :
Nous avons dit plus haut que l'état religieux est ordonné à l'acquisition de la charité parfaite : premièrement de l'amour de Dieu et, secondement, de l'amour du prochain. C'est pourquoi les religieux doivent surtout et essentiellement viser à être disponibles pour Dieu. Mais si l'intérêt du prochain l'exige, ils doivent par charité prendre en main ses affaires, selon cette parole (Ga 6, 5) : "Portez les fardeaux les uns des autres et vous accomplirez ainsi la loi du Christ." En servant le prochain pour Dieu, ils font oeuvre d'amour de Dieu. C'est pourquoi il est écrit (Jc 1, 27) : "La religion pure et sans tache devant Dieu notre Père, la voici : visiter les orphelins et les veuves dans leurs épreuves." C'est-à-dire, précise la Glose, "assister dans leurs nécessités ceux qui n'ont pas d'appui".
Disons donc qu'il n'est permis ni aux moines ni aux clercs de gérer des intérêts séculiers par cupidité. Mais ils peuvent, par charité et avec la permission de leurs supérieurs, s'occuper d'affaires séculières, soit comme agents d'exécution soit comme conseillers, bien entendu avec la modération qui s'impose. C'est pourquoi il est dit dans les Décrets : "Le concile décide que nul clerc ne pourra désormais gérer des propriétés ni se mêler d'affaires séculières, sauf pour le service des mineurs, des orphelins ou des veuves, ou encore dans le cas où son évêque lui imposerait l'administration des biens ecclésiastiques." Ce qui est dit des clercs s'applique aux religieux, parce que nous avons fait remarquer que les affaires séculières leur sont pareillement interdites.
Solutions :
1. Il est interdit aux moines de traiter les affaires séculières par cupidité, mais non par charité.
2. Ce n'est pas curiosité mais charité, de s'occuper d'affaires lorsque la nécessité le demande.
3. Il ne convient pas aux religieux de fréquenter le palais des rois pour le plaisir, la gloire ou le profit. Mais s'y rendre pour des motifs de miséricorde est bien dans leur rôle. C'est pourquoi il est rapporté qu'Élisée dit à la Sunamite (2 R 4, 13) : "As-tu quelque affaire, et veux-tu que j'en parle au roi ou au chef de l'armée ?" Pareillement il appartient aussi aux religieux de se rendre dans le palais des rois pour leur correction et direction. Qu'on se rappelle Jean Baptiste et ses remontrances à Hérode (Mt 14, 4).