Article 6 — Est-il permis aux religieux de porter des vêtements plus grossiers que les autres ?
Objections :
1. Il semble que non. Saint Paul écrit que nous devons nous abstenir de tout ce qui a mauvaise apparence (1 Th 5, 22). Tel est le cas du vêtement grossier à l'excès, car le Seigneur a dit (Mt 7, 15) : "Méfiez-vous des faux prophètes qui viennent à vous vêtus de peaux de moutons." Sur ce texte (Ap 6, 8) : "Voici un cheval verdâtre, etc.", la Glose explique : "Voyant qu'il ne gagne rien par les tribulations violentes ni par les hérésies manifestes, le diable envoie de faux frères qui, sous l'habit religieux, se muent en chevaux noirs et roux, pour pervertir la foi." Il semble donc que les religieux ne doivent pas porter des vêtements grossiers.
2. Saint Jérôme a écrit : "Évite les vêtements sombres, tout autant que les blancs. Le luxe et la malpropreté sont pareillement à éviter ; l'un sent la recherche du plaisir, l'autre la vaine gloire." Mais la vaine gloire étant un péché plus grave que la recherche du plaisir, les religieux, qui doivent tendre à la perfection, doivent éviter de porter des habits grossiers plus encore qu'un vêtement de prix.
3. Les religieux surtout doivent s'adonner aux oeuvres de pénitence. Mais on doit s'abstenir, quand on fait pénitence, des marques extérieures de tristesse ; il est requis d'avoir l'air joyeux comme dit le Seigneur (Mt 6, 16) : "Lorsque vous jeûnez, ne prenez pas un air triste, comme les hypocrites." Et plus loin : "Quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage." Ce que saint Augustin commente ainsi : "On doit bien prendre garde, en lisant ce chapitre, que la prétention peut se rencontrer, non pas seulement dans la netteté et le luxe du corps, mais aussi dans la saleté et les habits de deuil ; et cette prétention là est la plus périlleuse, car elle séduit par l'apparence du service de Dieu." Il semble donc que les religieux ne doivent pas porter de vêtements grossiers.
Cependant :
L’Apôtre a dit (He 11, 37) : "Ils erraient vêtus de peaux de moutons et de lièvres", c'est-à-dire, selon la Glose, "comme Elie et ses pareils". Nous lisons pareillement dans les Décrets : "Si on les voit se moquer des personnes qui portent des habits vils et religieux, qu'on les punisse. Car, aux temps anciens, toute personne consacrée portait un vêtement pauvre et grossier."
Conclusion :
Quand il s'agit de biens extérieurs, observe saint Augustin, "ce n'est pas leur usage, mais la passion qu'on y met, qui fait la faute". Pour discerner ce qu'il en est, on doit prendre garde qu'un habit rude et grossier peut s'envisager de deux manières différentes. Il peut être le signe d'une disposition ou d'un état. "Un homme se fait connaître à la manière dont il est vêtu" (Si 19, 30). Ainsi considérée, la grossièreté de l'habit peut signifier la tristesse. Aussi les personnes qui sont dans le chagrin ont-elles coutume de s'habiller grossièrement. Tandis qu'au contraire, en temps de fête et de réjouissance, on porte des vêtements plus recherchés. C'est pourquoi les pénitents sont revêtus d'habits grossiers. Témoins ce roi, au livre de Jonas (3, 6) qui "était vêtu d'un sac", et Achab (1 R 21, 27) qui "se couvrit d'un cilice". D'autres fois, elle signifie le mépris des richesses et du faste mondain." Le vêtement sale est le signe d'une âme propre, écrit saint Jérôme ; une tunique grossière prouve le mépris du siècle. A condition toutefois que l'âme n'en conçoive pas d'orgueil et que l'habit ne soit pas en désaccord avec le langage." Selon ces deux points de vue, il convient aux religieux de porter des vêtements grossiers parce que la vie religieuse est un état de pénitence et de mépris de la gloire mondaine.
Mais on peut avoir trois motifs d'en faire état vis-à-vis d'autrui. D'abord celui de s'humilier. De même, en effet, que l'éclat du vêtement rend fier le coeur d'un homme, sa bassesse l'humilie. Parlant d'Achab, qui s'était couvert d'un cilice, le Seigneur dit à Élie (l R 21, 29) : "As-tu vu Achab humilié devant moi ?" Ensuite le motif de donner l'exemple sur ce texte (Mt 3, 4) : "Il portait un vêtement de poils de chameau, etc.", la Glose dit : "Celui qui prêchait la pénitence, portait un vêtement de pénitence." Enfin, un motif de vaine gloire, selon la parole de saint Augustin : "La prétention peut se trouver aussi dans la saleté et les habits de deuil." Il est louable de porter des vêtements grossiers pour les deux premiers motifs ; pour le troisième, cela est vicieux.
Enfin un habit rude et grossier peut être considéré comme dénonçant l'avarice ou la négligence. Et de cette manière aussi, il y a là du vice.
Solutions :
1. La grossièreté du vêtement, par elle-même, ne reflète pas le mal. Elle reflète le bien, comme signifiant le mépris de la gloire mondaine. C'est pour cela que les méchants cachent leur malice sous la grossièreté du vêtement. D'où ce mot de saint Augustin : "Les brebis ne vont pas haïr leur vêtement parce que les loups ont coutume de s'y cacher."
2. Saint Jérôme parle en cet endroit de vêtements grossiers portés en vue de la gloire humaine.
3. L'enseignement du Seigneur est que les hommes ne doivent rien faire pour l'apparence en matière d'oeuvres saintes. Ce qui est surtout à craindre lorsqu'on fait du nouveau. C'est pourquoi saint Jean Chrysostome écrit : "Celui qui prie ne fera rien d'insolite qui attire le regard des hommes, comme de crier, de se frapper la poitrine, d'étendre les bras en croix." La nouveauté même de ces choses provoquerait l'attention. Ce qui ne veut pas dire que toute nouveauté, propre à attirer l'attention des hommes, soit répréhensible. On peut en user bien et mal. Aussi saint Augustin écrit-il : "Celui qui en professant le christianisme, attire sur lui le regard des hommes par une tenue sordide et une malpropreté insolite, s'il le fait par choix et non par nécessité, on peut voir d'après ses autres oeuvres si c'est de sa part mépris de la recherche superflue, ou ambition. Quant aux religieux, il y a peu d'apparence qu'ils le fassent par ambition, puisqu'ils portent un habit grossier comme signe de leur profession, qui est justement celle de mépriser le monde."