Article 8 — La vie religieuse des solitaires doit-elle être mise au-dessus de la vie en communauté ?
Objections :
1. Il semble que la vie religieuse communautaire soit plus parfaite que la vie solitaire. Car il est écrit (Qo 4, 9) : "Mieux vaut être deux qu'un seul, car on a l'avantage d'être en société." La vie religieuse des cénobites semble donc la plus parfaite.
2. Il est dit en saint Matthieu (18, 20) : "Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là moi-même au milieu d'eux." Or rien ne peut être meilleur que la société du Christ. Il semble donc que la vie en communauté soit meilleure que la vie solitaire.
3. Parmi les voeux de religion, le plus excellent est celui d'obéissance, et l'humilité est souverainement agréable à Dieu. Mais l'obéissance et l'humilité se pratiquent mieux dans la vie commune qu'au désert." Dans la solitude, écrit saint Jérôme, on est vite gagné par l'orgueil, on dort autant qu'on veut, on fait ce qu'on veut." Mais il enseigne tout le contraire à celui qui vit en communauté : "N'agis pas à ta guise. Mange ce qu'on te sert, contente-toi de ce qu'on te donne. Obéis contre ta volonté. Sers tes frères. Révère le supérieur du monastère comme Dieu même et chéris-le comme un père." Il semble donc que la vie cénobitique soit plus parfaite que la vie solitaire.
4. Le Seigneur dit (Lc 11, 33) : "Personne n'allume une lampe pour la mettre dans un endroit caché ou sous le boisseau." Or les solitaires mènent une vie cachée et dont les hommes ne tirent aucune utilité. Leur vie ne paraît donc pas être la plus parfaite.
5. Ce qui est contraire à la nature de l'homme ne peut appartenir à la perfection de la vertu. Or "l'homme est par nature un animal social", assure Aristote. La vie solitaire ne doit donc pas être plus parfaite que la vie en société.
Cependant :
Saint Augustin tient pour "plus saints, ceux qui, retirés du commerce des hommes, et ne donnant accès à personne, vivent dans une pratique intense de l'oraison".
Conclusion :
La solitude comme la pauvreté, n'est pas l'essence de la perfection. Ce n'en est qu'un instrument. Aussi l'abbé Moïse dit-il : "C'est en vue de la pureté du coeur que l'on doit adopter la solitude" de même que les jeûnes, etc. Il n'est personne qui ne comprenne que la solitude n'est pas un moyen adapté à l'action mais à la contemplation, selon Osée (2, 14) : "je la conduirai dans la solitude et je lui parlerai coeur à coeur." Aussi ne convient-elle pas aux ordres religieux qui se livrent aux oeuvres de la vie active corporelle et spirituelle. A moins que ce ne soit pour un temps, à l'exemple du Christ dont il est écrit (Lc 6, 12) qu'il "s'en alla prier dans la montagne et qu'il passait la nuit en prière". En revanche, elle convient aux ordres contemplatifs.
Il faut cependant considérer que le solitaire doit être capable de se suffire à lui-même. Cela suppose qu'il ne lui manque rien, et c'est la définition même de l'homme parfait. La solitude convient donc au contemplatif déjà parvenu à la perfection. Ce qui arrive de deux manières. Par le seul don de Dieu. C'est le cas de Jean Baptiste, qui fut rempli de l'Esprit Saint alors qu'il était encore dans le sein de sa mère (Lc 1, 15). Aussi, tout enfant encore, "était-il dans les déserts" (Lc 1, 80). Ou bien par la pratique de la vie vertueuse, selon cette parole (He 5, 14) : "La nourriture solide convient aux parfaits qui, par une longue pratique, ont acquis le sûr discernement du bien et du mal." Or, pour cet exercice de la vie vertueuse, l'homme trouve un double secours dans la société de ses semblables. Un secours pour son intelligence, sous forme d'instruction touchant l'objet de la contemplation. Comme dit saint Jérôme : "je préfère que tu sois dans une sainte communauté, et que tu ne sois pas ton propre maître." Un secours pour la volonté qui assure la répression des sentiments nuisibles par l'exemple et la correction des autres. En effet, sur ce texte (Jb 39, 6 Vg) : "A qui j'ai donné une demeure dans la solitude", saint Grégoire écrit : "A quoi bon la solitude du corps, si la solitude du coeur fait défaut ?" Ainsi la vie en société est nécessaire à qui s'exerce à la perfection, tandis que la solitude convient à ceux qui l'ont déjà atteinte.
Aussi saint Jérôme écrit-il : "Nous n'avons que bien peu de part à la vie solitaire, que nous avons souvent louée. Mais nous voulons que l'exercice de ces monastères forme des lutteurs, que les rudiments n'effraient pas, qui aient fait longuement leurs preuves."
Ainsi donc, la perfection acquise l'emporte sur son apprentissage. Pareillement, la vie solitaire, si on l'embrasse dans les conditions voulues, l'emporte sur la vie cénobitique. Mais si l'on se jette dans ce genre de vie sans s'être exercé au préalable, il peut être extrêmement dangereux. A moins que la grâce divine ne supplée à ce qui s'acquiert communément par l'exercice, comme ce fut le cas de saint Antoine et de saint Benoît.
Solutions :
1. Salomon montre que la vie à deux est meilleure que la vie solitaire, à cause du secours qu'ils peuvent se prêter l'un à l'autre, soit pour se relever, soit pour s'encourager, soit pour accroître leur ardeur spirituelle. Mais ceux qui sont déjà parfaits n'ont plus besoin de ce secours.
2. Il est écrit (1 Jn 4, 16) : "Celui qui demeure dans la charité, demeure en Dieu, et Dieu en lui." De même donc qu'il habite au milieu de ceux que l'amour du prochain assemble en société, le Christ fait son séjour dans le coeur de celui qui s'applique à la contemplation divine par amour pour Dieu.
3. L'obéissance effective est indispensable à ceux qui ont besoin d'être exercés à la perfection sous la direction d'autrui. Mais ceux qui sont déjà parfaits sont suffisamment conduits par le Saint-Esprit et n'ont pas besoin d'obéir à d'autres. Cependant ils demeurent prêts à obéir.
4. "La connaissance de la vérité, écrit saint Augustin, n'est interdite à personne : elle conduit à un loisir digne de louange." Pour ce qui est "d'être placé sur le chandelier", ce n'est pas l'intéressé mais ses supérieurs que cela regarde." Si ce fardeau ne lui est pas imposé, ajoute saint Augustin, qu'il se consacre à la contemplation de la vérité", à laquelle la solitude est si favorable. D'ailleurs ceux qui mènent la vie solitaire sont très utiles à l'humanité. Saint Augustin écrit à leur sujet : "Se contentant de pain, qui leur est fourni à intervalles réguliers, et d'eau, ils vivent en des déserts écartés et y jouissent du colloque avec Dieu, auquel ils se sont attachés d'une âme pure. Quelques-uns jugeraient volontiers qu'ils se désintéressent plus qu'il ne faut des choses humaines. C'est qu'ils ne comprennent pas à quel point leur esprit de prière nous est utile, et profitable l'exemple de leur vie. Qu'importe que nous ne soyons pas admis à voir leur corps !"
5. L'homme peut rechercher la solitude pour des raisons bien différentes. Ce peut être par inaptitude à la vie en société à cause d'une humeur sauvage, et c'est se comporter comme une bête. Ce peut être pour se donner tout entier aux choses divines, et c'est s'élever au-dessus de l'humanité. Aristote l'a dit : "Celui qui se soustrait au commerce des hommes, est une bête, ou un Dieu", c'est-à-dire un homme divin.