Article 10 — Est-il requis de délibérer longuement avec sa parenté et ses amis pour entrer en religion ?
Objections :
1. Il paraît qu'on ne peut approuver celui qui entrerait en religion sans avoir pris conseil de beaucoup de gens et avoir commencé par une longue délibération. En effet, il est écrit (1 Jn 4, 1) : "N'allez pas croire à toutes les inspirations. Éprouvez-les pour voir si elles viennent de Dieu." Or il arrive que le propos d'entrer en religion ne vienne pas de Dieu, puisque très souvent il est anéanti par la sortie du candidat. Car on lit dans les Actes (5, 38) : "Si ce dessein vient de Dieu, vous n'arriverez pas à le détruire." Il semble donc qu'il faille longuement examiner toutes choses avant d'entrer en religion.
2. "Examine ton affaire avec ton ami", disent les Proverbes (25, 9 Vg). Mais c'est pour un homme une grande affaire que de changer d'état. Donc, il semble qu'on ne doit pas entrer en religion sans en avoir d'abord discuté avec ses amis.
3. Le Seigneur présente cette parabole (Lc 14, 28) : "de l'homme qui a conçu le projet de bâtir une tour, et qui commence par s'asseoir pour supputer la dépense nécessaire et voir s'il a ce qu'il faut pour mener à terme une pareille entreprise". Il ne veut pas s'exposer à cette injure : "Voici an homme qui a commencé à bâtir, mais qui n'a pas pu achever." Ces ressources nécessaires pour bâtir une tour, remarque saint Augustin, "ce n'est rien d'autre que l'abandon que chacun doit faire de tous ses biens". Or il arrive que beaucoup n'en sont pas capables, pas plus que de porter le poids des autres observances religieuses. C'est à eux que pense l'Écriture lorsqu'elle dit (1 S 17, 39) : "David ne pouvait pas marcher avec l'armure de Saül, dont il n'avait pas l'habitude." Il semble donc que l'on ne doive pas entrer en religion avant d'avoir longuement délibéré et pris conseil tout autour de soi.
Cependant :
Il est écrit (Mt 4, 20) qu'à l'appel du Seigneur Pierre et André, "sur-le-champ, abandonnant leurs filets, le suivirent." Sur quoi saint Jean Chrysostome remarque : "Le Christ veut de nous une obéissance telle que nous ne tardions pas même un instant."
Conclusion :
Les entreprises importantes et douteuses, dit Aristote, demandent qu'on en délibère longuement et qu'on s'entoure de conseils. En revanche, les consultations sont superflues lorsqu'il s'agit d'affaires sûres et bien déterminées. Touchant l'entrée en religion, on peut considérer trois choses :
- 1° Cette entrée elle-même, dont il est évident qu'elle représente un bien supérieur. Celui qui en doute fait injure au Christ, qui en fait l'objet d'un conseil. "L'Orient t'appelle, c'est-à-dire le Christ, s'écrie saint Augustin et tu t'attardes à regarder le couchant", c'est-à-dire l'homme mortel et faillible.
- 2° On peut considérer cette entrée par rapport aux forces de celui qui se dispose à l'accomplir. De ce point de vue non plus l'hésitation ne se justifie pas. En effet, ceux qui entrent en religion n'attendent pas leur persévérance de leur propre vertu, mais du secours de la puissance divine, selon Isaïe (40, 31) : "Ceux qui espèrent dans le Seigneur prendront de nouvelles forces. Ils élèveront leur vol comme les aigles. Ils courront et ne se fatigueront pas. Ils marcheront et n'éprouveront pas de lassitude." Si toutefois il se présentait quelque empêchement spécial : mauvaise santé, dettes à régler, etc., il y aurait lieu d'en délibérer et de consulter des gens dont on peut espérer de l'aide plutôt que de l'opposition. Aussi nous est-il dit (Si 37, 12 Vg) : "Discute de sainteté avec un homme irréligieux, et de justice avec un injuste", ce qui est une manière de dire : ne le fais pas. Aussi lit-on ensuite (37, 14-15 Vg) : "Ne les consulte pas à tout propos, mais fréquente assidûment le saint." Cependant, sur ces questions, il ne faut pas délibérer longuement. Comme dit saint Jérôme : "Hâte-toi, je te prie ; ta barque est attachée au rivage ; coupe le cordage, plutôt que de le dénouer."
- 3° On peut enfin considérer la façon d'entrer en religion, et dans quel ordre. Et là-dessus on peut aussi prendre conseil de ceux qui ne mettront pas d'obstacle au projet.
Solutions :
1. Cette règle trouve son application dans les affaires où l'on a sujet de douter que nos aspirations viennent réellement de Dieu. C'est ainsi par exemple que les religieux eux-mêmes peuvent se demander si le candidat à la vie religieuse est conduit par l'Esprit de Dieu, ou si sa démarche ne serait pas entachée de simulation. C'est pourquoi ils ont le devoir de l'éprouver et de s'assurer que sa démarche est bien inspirée par l'Esprit divin. Quant à celui qui veut entrer en religion, il ne peut douter que son propos vienne de l'Esprit de Dieu, auquel il appartient de "conduire l'homme dans le droit chemin".
Le fait que quelques-uns retournent en arrière ne prouve pas que leur vocation ne vient pas de Dieu. Car tout ce qui vient de Dieu n'est pas incorruptible. Autrement les créatures corruptibles ne seraient pas l'oeuvre de Dieu ; c'est ce que disent les manichéens. Ou bien encore il faudrait dire que ceux qui ont reçu de Dieu la grâce ne peuvent la perdre, ce qui est encore hérétique. Ce qui est indissoluble, c'est le conseil même de Dieu, suivant lequel il fait les réalités corruptibles et changeantes, selon cette parole d'Isaïe (46, 10) : "Mon conseil demeurera, et mon vouloir s'exécutera."
Donc le propos d'entrer en religion n'a pas à être examiné sur le point de savoir s'il vient de Dieu. "Il ne comporte pas de discussion stricte", dit la Glose sur ce texte (1 Th 5, 21) : "Vérifiez tout."
2. Il est écrit (Ga 5, 17) : "La chair convoite contre l'esprit." De même, les amis charnels s'opposent souvent au progrès spirituel, selon cette parole (Mi 7, 6) : "Chacun a pour ennemis les gens de sa maison." La parole rapportée par saint Luc : "Laisse-moi d'abord faire mes adieux aux gens de ma maison" est ainsi commentée par saint Cyrille : "Ce souci laisse apercevoir le secret partage de l'esprit. Informer ses proches, consulter des gens réfractaires à la juste estimation des choses, c'est une pensée qui trahit l'âme molle et qui se dérobe. C'est pourquoi elle s'entend dire par le Seigneur : "Nul, s'il met la main à la charrue et regarde en arrière, n'est apte au royaume de Dieu." Car c'est regarder en arrière que de tirer les choses en longueur sous prétexte de retourner chez soi et de conférer avec ses proches."
3. Cette tour qu'on bâtit, c'est la perfection de la vie chrétienne. La dépense nécessaire à sa construction, c'est l'abandon de ses biens. Or nul n'hésite ni ne délibère pour savoir s'il veut avoir les ressources nécessaires ou, supposé qu'il les ait, s'il peut bâtir cette tour. Toute la question est de savoir si l'on possède les ressources voulues. Pareillement, il n'y a pas à délibérer sur le point de savoir si l'on doit abandonner tout ce qu'on possède, ni si, l'ayant fait, on pourra parvenir à la perfection. La seule chose sur laquelle on ait à délibérer est celle-ci : ce que l'on fait représente-t-il bien le total abandon de ses biens ? Car si cet abandon n'est pas réel, qui représente les ressources qu'il faut avoir, il est impossible, est-il précisé dans le même livre (Lc 14, 33), d'être "disciple du Christ", c'est-à-dire de bâtir la tour.
La crainte dont certains sont agités, cette inquiétude de savoir si, par leur entrée en religion, ils pourront parvenir à la perfection, est déraisonnable et se voit contredite par l'exemple d'un grand nombre. Aussi saint Augustin écrit-il : "Du côté où j'avais tendu mon visage et où je tremblais de passer, je contemplais la chaste et noble figure de la continence qui m'encourageait à approcher sans crainte et qui, pour m'accueillir et m'embrasser, tendait vers moi ses mains pleines d'une multitude de beaux exemples. C'était une foule d'enfants, garçons et filles, une jeunesse innombrable, tous les âges, de graves veuves, des vierges à cheveux blancs. Elle m'invitait d'un si engageant sourire ! C'était comme si elle m'avait dit : "Eh quoi tu ne pourrais pas ce qu'ont pu ceux-ci et celles-là ? Crois-tu donc qu'ils l'ont pu par eux-mêmes, et non pas par leur Seigneur ? Pourquoi se tenir en toi-même ? Que dis-je : Te tenir, alors que tu ne tiens pas debout ! Allons, jette-toi en lui. N'aie pas peur. Il ne va pas se retirer et te laisser choir. Jette-toi sans crainte. Il va te recevoir et te guérir."
Quant à l'exemple de David qu'on allègue, il n'a rien à voir avec ce dont il s'agit. "Cette armure de Saül, dit la Glose, ce sont les sacrements de la Loi et leur pesanteur." La vie religieuse, elle, c'est "le joug si doux du Christ". Saint Grégoire l'a dit : "Quel fardeau met-il sur les épaules de notre âme, celui qui commande de fuir les désirs troublants, qui enseigne à éviter les chemins laborieux de ce monde ?" A ceux qui prennent sur eux ce joug très doux il promet, pour se refaire, la jouissance de Dieu et l'éternel repos de l'âme. A quoi daigne nous conduire celui-là même qui nous en a fait la promesse, Jésus Christ, notre Seigneur, qui est au-dessus de tout, Dieu béni pour l'éternité. Amen.
Ici s'achève la morale générale