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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — La joie spirituelle causée par la charité est-elle compatible avec la tristesse ?

Objections :

1. Il semble bien qu'elle le soit. La charité demande en effet qu'on se réjouisse du bien du prochain selon saint Paul (1 Co 13, 6) : "Elle ne se réjouit pas de l'injustice, mais elle met sa joie dans la vérité." Mais cette joie n'est pas sans mélange, car l'Apôtre dit encore (Rm 12, 15) : "Réjouissez-vous avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent" - La joie spirituelle de la charité est donc mêlée de tristesse.

2. La pénitence, affirme saint Grégoire, consiste à "pleurer le mal que l'on a fait, et à ne plus commettre ce que l'on doit pleurer." Or il n'y a pas de vraie pénitence sans la charité. Donc la joie de la charité est mêlée de tristesse.

3. La charité peut inspirer le désir d'être avec le Christ, suivant cette parole de saint Paul (Ph 1, 23) : "J'ai le désir de m'en aller et d'être avec le Christ." Mais pareil désir, chez nous, ne va pas sans tristesse, car, dit le Psaume (120, 15) : "Malheureux que je suis, de voir prolonger mon exil." Par conséquent la joie de la charité est mêlée de tristesse.

Cependant :

La joie de la charité est la joie de la sagesse divine. Or une telle joie n'est pas mêlée de tristesse, car, selon l'Écriture (Sg 8, 19) : "Le commerce de la sagesse ne cause pas d'amertume." Par conséquent la joie de la charité ne supporte pas d'être mêlée de tristesse.

Conclusion :

La charité, nous venons de le dire, produit en nous deux sortes de joie ayant Dieu pour objet. La première, qui est la principale, et qui est propre à la charité, a pour objet le bien divin considéré en lui-même. Cette joie ne peut être mêlée de tristesse, pas plus que le bien sur lequel elle porte ne peut être mêlé d'un mal quelconque. C'est en ce sens que saint Paul disait (Ph 4, 4) : "Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur."

La seconde a pour objet le bien divin considéré comme étant notre partage. Or cette participation peut rencontrer quelque obstacle. Il en résulte que par là même de la tristesse peut se mêler à la joie, selon que nous nous attristons de ce qui, en nous-mêmes, empêche de participer au bien divin.

Solutions :

1. Les larmes de notre prochain ne peuvent être causées que par du mal. Or le mal comporte toujours un défaut de participation bien souverain. Donc la charité fait compatir à douleur du prochain, pour autant qu'il y a en lui un empêchement à participer à ce bien.

2. "Nos péchés, selon Isaïe (59, 2), ont creusé un abîme entre nous et Dieu." C'est pourquoi nous avons motif de pleurer nos péchés passés, ou même ceux du prochain, en tant qu'ils nous empêchent de participer au bien divin.

3. Sans doute, en cet exil, le bien divin devient quelque peu nôtre par la connaissance et par l'amour ; il reste cependant que la misérable condition d'ici-bas nous empêche d'y participer aussi pleinement que dans la patrie. C'est pourquoi cette tristesse de voir retarder notre gloire s'explique par notre empêchement de participer au bien divin.