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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 5 — Convient-il d'ajouter de toute notre âme ?

Objections :

1. Il semble que le précepte du Deutéronome (6, 5) a tort d'ajouter "... de toute ton âme et de toute ta force." En effet, le coeur ne signifie pas ici l'organe corporel, car aimer Dieu n'est pas un acte du corps. Il faut donc que le coeur soit pris dans un sens spirituel. Or, en ce sens le coeur désigne ou bien l'âme elle-même, ou quelque chose de l'âme. Il est donc superflu de mentionner le coeur et l'âme.

2. La force de l'homme dépend surtout du coeur, qu'on l'entende au sens spirituel ou au sens corporel. Après avoir dit : "Tu aimeras ton Seigneur de tout ton coeur", il était donc superflu d'ajouter "et de toute ta force".

3. Le texte de saint Matthieu porte : "Et de tout ton esprit", ce qui n'est pas exprimé ici. Il semble donc que ce commandement ne soit pas donné comme il faut dans le Deutéronome.

Cependant :

Il y a l'autorité de l'Écriture.

Conclusion :

Ce commandement a été transmis de façon différente en divers endroits. C'est ainsi que dans le Deutéronome se trouvent les trois expressions : "de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force". En Matthieu (22, 37) se trouvent deux d'entre elles : "de tout ton coeur et de toute ton âme" ; on omet : "de toute ta force", mais on ajoute : "de tout ton esprit". En Marc (12, 30), il y a quatre expressions : "de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit, et de toute ta vertu", ce qui équivaut à "de toute ta force". Ces quatre expressions se retrouvent encore en saint Luc (10, 27) où toutefois au lieu de force ou vertu il y a de "toutes tes forces". Il faut donc assigner une raison à ces quatre expressions. Car si l'une d'entre elles manque ici ou là, c'est parce qu'on la comprend dans les autres.

Il y a lieu de considérer que l'amour est un acte de la volonté, désignée ici par le coeur. En effet, de même que le coeur, organe corporel, est le principe de tous les mouvements du corps, de même la volonté, surtout dans son orientation vers la fin ultime, qui est l'objet de la charité, est le principe de tous les mouvements spirituels. Or, il y a trois principes d'action soumis à la motion de la volonté : l'intelligence, désignée par "l'esprit" ; la puissance appétitive inférieure désignée par "l'âme", et la puissance extérieure d'exécution, désignée par "la force", "la vertu" ou "les forces". Il nous est donc prescrit que toute notre intention se porte vers Dieu, ce qu'exprime : "de tout ton coeur" ; que toute notre intelligence soit soumise à Dieu, ce qu'exprime : "de tout ton esprit" ; que tout notre appétit soit réglé selon Dieu, ce qu'exprime : "de toute ton âme" ; et que notre activité extérieure obéisse à Dieu, ce qu'exprime : aimer Dieu "de toute ta force" ou "de toute ta vertu" ou "de toutes tes forces".

Chrysostome pourtant, dans son Commentaire sur saint Matthieu, entend le coeur et l'âme à l'inverse de ce qui vient d'être dit. Saint Augustin met le coeur en relation avec les pensées, l'âme avec la vie, l'esprit avec l'intelligence. Il en est d'autres qui par coeur entendent l'intelligence ; par âme, la volonté ; par esprit, la mémoire. Ou encore, selon saint Grégoire de Nysse le coeur signifie l'âme végétative ; l'âme, l'âme sensitive ; l'esprit, l'âme intellectuelle ; car nous devons rapporter à Dieu nutrition, sensation et intelligence.

1. 2. et 3. Et ceci répond aux trois objections.