Article 8 — La justice particulière a-t-elle une matière propre ?
Objections :
1. Il ne semble pas, car, au sujet de ce texte de la Genèse (2, 14), "le quatrième fleuve est l'Euphrate", la glose ordinaire remarque que "Euphrate a le sens de fructueux ; et qu'on ne dit pas où il va, parce que la justice concerne toutes les parties de l'âme". Or cela ne serait pas si elle avait une matière spéciale, car toute matière spéciale appartient à une puissance spéciale de l'âme. La justice particulière n'a donc pas de matière spéciale.
2. Saint Augustin nous dit "qu'il existe quatre vertus assurant ici-bas notre vie spirituelle : la tempérance, la prudence, la force et la justice", et il ajoute, à propos de la quatrième, "qu'elle se diffuse en tous". Donc la justice particulière ne comporte pas de matière spéciale.
3. La justice dirige suffisamment l'homme dans ses relations avec autrui. Mais tout ce qui existe en cette vie peut l'ordonner à autrui. Donc la matière de la justice est générale, et non spéciale.
Cependant :
Le Philosophe postule une justice particulière pour ce qui a trait spécialement aux échanges résultant de la vie entre les hommes.
Conclusion :
Tout ce qui peut être rectifié par la raison constitue la matière d'une vertu morale, laquelle se définit par la droite raison, selon le Philosophe. Or les passions intérieures de l'âme, les actions extérieures, et même les biens extérieurs qui sont à l'usage de l'homme sont susceptibles de cette rectification rationnelle, avec cette différence que, dans les actions et les choses extérieures par quoi les hommes peuvent communiquer entre eux, on prend garde à l'ordination d'un homme à l'égard d'un autre, tandis que dans les passions intérieures, on ne considère que sa propre rectification en lui-même. Et puisque la justice a pour objet d'ordonner à autrui, elle n'embrasse pas toute la matière de la vertu morale, mais seulement les actions et les choses extérieures, sous une raison d'objet qui est spéciale, c'est-à-dire en tant que par elles un homme est mis en relation avec un autre.
Solutions :
1. La justice appartient essentiellement à une puissance de l'âme, la volonté, qui meut par son commandement toutes les autres puissances. A cause de cela on peut dire que la justice s'étend à toutes, non de façon directe mais par une sorte de rejaillissement.
2. Comme nous l'avons dit précédemment, il y a deux façons d'entendre les vertus cardinales : soit comme des vertus spéciales ayant des matières déterminées ; soit comme des manières générales d'être vertueux. C'est dans ce dernier sens que l'entend ici saint Augustin. Il dit en effet que la prudence est "la connaissance des réalités désirables ou évitables" ; la tempérance, "un refrènement de la cupidité à l'égard des délectations temporelles" ; la force, "une fermeté d'âme en présence des choses pénibles d'ici-bas" ; et la justice, "qui se diffuse dans les autres vertus, un amour de Dieu et du prochain" que l'on trouve à la racine de toutes nos relations avec autrui.
3. Les passions intérieures, qui sont une partie de la matière morale, n'impliquent pas d'elles-mêmes une ordination à autrui, en quoi au contraire consiste la raison propre de justice ; mais leurs effets, autrement dit les opérations extérieures, peuvent être rapportés à autrui. Il ne s'ensuit pas que la matière de la justice soit générale.