Article 3 — Faut-il réprimer les auteurs d'injures ?
Objections :
1. Il semble que l'on ne doive pas supporter les injures qui nous sont adressées. Car celui qui les supporte encourage l'audace de l'insulteur. Mais il ne faut pas agir ainsi. Donc on ne doit pas supporter les injures, mais plutôt répondre à l'insulteur.
2. On doit s'aimer soi-même plus qu'autrui. On ne doit pas laisser insulter autrui, ce qui fait dire aux Proverbes (26, 10 Vg) : "Celui qui impose silence à l'insensé apaise les colères." Donc on ne doit pas supporter non plus d'être soi-même injurié.
3. Nul n'a le droit de se venger soi-même, selon cette parole de Dieu (He 10, 30) : "A moi la vengeance ! C'est moi qui paierai de retour." Or, c'est une vengeance de ne pas résister aux injures, car saint Jean Chrysostome remarque : "Si tu veux te venger, garde le silence, et tu porteras à ton ennemi un coup mortel." Donc on ne doit pas garder le silence et se résigner aux outrages, mais plutôt y répondre.
Cependant :
Il est écrit dans le Psaume (38, 13) : "Ceux qui cherchent mon malheur répandent des mensonges", et plus loin : "Mais moi je suis comme un sourd, je n'entends pas ; je suis comme un muet qui n'ouvre pas la bouche."
Conclusion :
De même que la patience est nécessaire pour supporter les actes dirigés contre nous, de même pour supporter les paroles qui nous attaquent. Or l'obligation de garder le silence à l'égard des actes hostiles s'entend d'une disposition habituelle de l'âme. Le précepte du Sermon sur la montagne (Mt 5, 39) : "Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui encore l'autre" est ainsi expliqué par saint Augustin : "C'est-à-dire qu'on doit être prêt à le faire si besoin est ; mais on n'est pas toujours tenu d'agir ainsi effectivement, puisque le Seigneur lui-même ne l'a pas fait ; lorsqu'il reçut un soufflet au cour de la Passion, il demanda : "Pourquoi me frappes-tu ?""
De même pour les paroles injurieuses proférée contre nous ; on doit avoir l'âme prête à supporte les injures, si cela est à propos. Mais il y a de cas où il faut repousser les injures, et surtout pour deux raisons. La première est le bien de celui qui nous injurie ; il importe de réprimer son audace afin qu'il ne soit pas tenté de recommencer ; le livre des Proverbes (26, 5) dit à ce propos : "Réponds à l'insensé selon sa folie, de peur qu'il ne se regarde comme sage." La seconde raison est le bien de plusieurs autres personnes dont les progrès spirituels pourraient être entravés par les outrages qu’on nous porte. Ce qui fait dire à saint Grégoire : "Ceux dont la vie est donnée en exemple aux autres doivent, s'ils le peuvent, faire taire leurs détracteurs ; afin que ceux qui pourraient écouter leurs prédications n'en soient pas détournés, et qu'en demeurant plongés dans leurs vices ils ne méprisent la vertu."
Solutions :
1. On doit réprimer avec mesure l'audace de l'insulteur injurieux, pour accomplir un devoir de charité, non pour satisfaire son amour-propre. Aussi le livre des Proverbes dit-il encore (26, 4) : "Ne réponds pas à l'insensé selon sa folie, de peur de lui ressembler."
2. Lorsqu'on réprime les injures adressées à d'autres, le danger d'une satisfaction l'amour propre est moindre que lorsqu'on se défend personnellement ; il semble que l'on soit davantage inspiré par un sentiment de charité.
3. Se taire avec le secret désir que notre silence provoque celui qui nous injurie à la colère, c'est agir par vengeance ; mais si au contraire on garde le silence pour laisser passer la colère, on agit vertueusement. Aussi est-il écrit dans l'Ecclésiastique (8, 3) : "N'aie pas de dispute avec un grand parleur, ne mets pas de bois sur le feu."