Article 2 — Le don d'intelligence peut-il exister en même temps que la foi ?
Objections :
1. Apparemment non, car saint Augustin dit que "ce qui est compris est limité par la compréhension de celui qui comprend". On ne comprend pas ce que l'on croit, selon l'Apôtre (Ph 3, 12) : "Ce n'est pas que j'aie compris ni que je sois parfait." Il semble donc que la foi et l'intelligence ne puissent pas exister chez le même individu.
2. On voit tout ce qui est saisi par l'intelligence. Or la foi, avons-nous dit, concerne ce qui ne se voit pas. La foi ne peut donc pas exister chez le même individu en même temps que l'intelligence.
3. Il y a plus de certitude dans l’intelligence que dans la science. Mais nous avons vu que science et foi ne peuvent avoir le même objet. Donc beaucoup moins intelligence et foi.
Cependant :
Saint Grégoire affirme : "L'intelligence éclaire l'esprit sur ce qu'on a entendu." Or quelqu'un qui a la foi peut fort bien être éclairé en son esprit sur ce qu'il a entendu dire. De là le mot de Luc (24, 45) : "Le Seigneur ouvrit l'esprit à ses disciples pour qu'ils aient l'intelligence des Écritures." Donc l'intelligence peut exister en même temps que la foi.
Conclusion :
Ici une double distinction est nécessaire. L'une du côté de la foi ; l'autre du côté de l'intelligence.
Du côté de la foi il faut distinguer les choses qui par elles-mêmes et directement tombent sous la foi, celles qui dépassent la raison naturelle : que Dieu est trine et un, que le Fils de Dieu est incarné ; et d'autres vérités tombent sous la foi comme étant de quelque manière ordonnées à celles-là, par exemple toutes les vérités contenues dans la divine Écriture.
Du côté de l'intelligence il faut distinguer deux manières dont on peut dire que nous comprenons quelque chose.
- D'une part nous comprenons parfaitement lorsque nous parvenons à connaître l'essence de la réalité que vise l'intelligence, et la vérité même de l'énoncé reçu par l'intelligence, selon ce que chaque chose est en elle-même. De cette manière nous ne pouvons comprendre ce qui tombe directement sous la foi, tant que dure le statut de la foi. Mais d'autres vérités ordonnées à la foi peuvent être comprises même de cette manière parfaite.
- D'autre part, il arrive que l'on comprenne imparfaitement quelque chose, lorsque de l'essence même de la chose, ou de la vérité de la proposition, on ne sait pas ce qu'elle est, ou comment elle est, mais on sait seulement que ce qui apparaît du dehors ne s'oppose pas à la vérité de ce qui est ; l'homme comprend alors qu'il ne doit pas s'éloigner des vérités de foi à cause de ce qu'il voit du dehors. En ce sens rien n'empêche, tant que dure le statut de la foi, de comprendre même ce qui, par soi-même, tombe sous la foi.
Solutions :
Cela répond clairement aux objections. Car les trois premières sont valables pour ce qui est d'avoir l'intelligence parfaite de quelque chose. Quant à l'argument Cependant, il est recevable s'il s'agit de l'intelligence des choses qui sont ordonnées à la foi.