Article 6 — La religion est-elle supérieure aux autres vertus morales ?
Objections :
1. Il semble que non, car la perfection de la vertu morale c'est d'atteindre au juste milieu d'après Aristote. Or le juste milieu de la justice n'est pas réalisé par la religion, qui ne rend aucunement à Dieu l'équivalent de ses dons.
2. Dans ce que l'on fait pour les hommes, on mérite d'autant plus l'éloge qu'on aide celui qui en a le plus besoin, d'où cette parole d'Isaïe (58, 7) : "Partage ton pain avec l'affamé." Mais Dieu n'a pas besoin de notre aide, selon le Psaume (16, 2 Vg) : "J'ai dit au Seigneur : "Tu es mon Dieu, car tu n'as pas besoin de mes biens."" Donc la religion paraît mériter moins d'éloges que les autres vertus, par lesquelles on vient en aide aux hommes.
3. Ce qu'on fait par une nécessité plus impérieuse est d'autant moins digne d'éloge, selon saint Paul (1 Co 9, 16) : "Annoncer l'Évangile n'est pas pour moi un titre de gloire : c'est une nécessité qui s'impose à moi." La grandeur de la nécessité est conforme à la grandeur de la dette. Donc, puisque la plus grande dette est ce que l'homme doit présenter à Dieu, il apparaît que la religion est la moins digne d'éloges entre les vertus humaines.
Cependant :
L’Exode (20, 1-11) place au premier rang les préceptes concernant la religion. Or l'ordre des préceptes correspond à l'ordre des vertus, puisqu'ils ont pour but d'en promouvoir les actes. La religion a donc primauté parmi les vertus morales.
Conclusion :
Tout ce qui est relatif à une fin tire sa bonté de son ordre à cette fin ; aussi plus on est proche de celle-ci, plus la bonté s'accroît. Or, les vertus morales ont pour matière, nous l'avons dit, tout ce qui est ordonné à Dieu comme à notre fin. Or, parmi ces vertus, c'est la religion qui touche de plus près à Dieu : elle nous fait accomplir des actes directement et immédiatement ordonnés à son honneur. Elle a donc prééminence sur les autres vertus morales.
Solutions :
1. L'éloge de la vertu tient à ce que nous voulons, non aux limites de ce que nous pouvons. Rester en deçà de cette égalisation qui est le juste milieu de la justice, faute de le pouvoir, ne rabaisse en rien la qualité de la vertu, s'il n'y a aucune déficience du côté de la volonté.
2. Dans les services que l'on rend à autrui, l'acte est d'autant plus louable que le besoin est plus grand, parce qu'il rend davantage service. Mais on n'offre rien à Dieu pour son profit, on l'offre pour sa gloire, c'est là notre profit.
3. La nécessité empêche la gloire de la surérogation, mais non le mérite de la vertu, si la volonté y intervient.