Article 4 — L'effet de la dévotion
Objections :
1. Il semble que l'allégresse ne soit pas l'effet de la dévotion. Car, on l'a dit, la passion du Christ est un des principaux motifs qui l'éveillent, et c'est une considération affligeante pour l'âme selon les Lamentations (3, 19) : "Rappelle-toi ma pauvreté, l'absinthe et le fiel", ce qui évoque la Passion, et le texte ajoute : "Oui, je me souviendrai, et mon âme se consumera en moi." La délectation, la joie, n'est donc pas l'effet de la dévotion.
2. La dévotion est avant tout le sacrifice intérieur de l'esprit. Mais il est dit dans le Psaume (51, 19) : "Le sacrifice pour Dieu, c'est l'esprit broyé." La dévotion produit donc plus de peine que de plaisir ou de joie.
3. Saint Grégoire de Nysse remarque que "si le rire vient de la joie, les larmes et les gémissements sont signes de tristesse". Mais il arrive que par dévotion des gens fondent en larmes. Donc l'allégresse ou la joie ne vient pas de la dévotion.
Cependant :
Nous demandons, dans une oraison du missel que "ceux que les jeûnes châtient, une sainte dévotion les réjouisse".
Conclusion :
Par soi, et à titre principal, la dévotion cause l'allégresse de l'âme. Mais à titre dérivé et par accident, elle engendre la tristesse. Deux ordres de considérations, nous l'avons dit font naître la dévotion. Le rôle principal y revient à la considération de la bonté divine, parce que cette considération rejoint le terme du mouvement par lequel la volonté se livre à Dieu. Par elle-même cette vue est suivie de délectation, selon le Psaume (77, 4) : "je me suis souvenu de Dieu et me suis délecté." Par accident, toutefois, elle cause de la tristesse, chez ceux qui ne jouissent pas encore pleinement de Dieu, selon le Psaume (42, 3) : "Mon âme a soif de Dieu, la source vive." Une deuxième cause de notre dévotion, nous l'avons dit, c'est la considération de nos propres déficiences, car elle regarde le point dont nous partons et nous éloignons, dans le mouvement de la volonté dévote : elle ne veut plus exister en soi-même, mais se soumettre à Dieu. Ici tout se passe à l'inverse du cas précédent. En elle-même, cette considération est de nature à causer de la tristesse, par le rappel de nos misères, mais elle peut être l'occasion d'allégresse, dans l'espoir du secours divin. C'est ainsi que premièrement et par soi la dévotion engendre la joie, secondairement et par accident la bonne tristesse "qui est selon Dieu".
Solutions :
1. Ce qui nous attriste, dans la considération de la passion du Christ, c'est la misère humaine que le Christ est venu enlever et pour laquelle "il a fallu qu'il souffre". Mais il y a de quoi nous remplir d'allégresse si nous songeons à la bonté de Dieu envers nous, qui nous a procuré une telle libération.
2. L'esprit broyé par la misère de la vie présente trouve sujet de se réjouir en considérant la bonté divine et en espérant le secours divin.
3. Les larmes jaillissent de la tristesse, mais aussi d'un coeur attendri. On le constate surtout dans ces joies dont l'objet même évoque des souvenirs attristants. On pleure d'attendrissement lorsqu'on retrouve un fils, un ami très cher qu'on avait crus perdus. C'est de cette façon que la dévotion fait verser des larmes.