Article 5 — La prière de demande doit-elle avoir un objet déterminé ?
Objections :
1. Il apparaît que non car, selon la définition de saint Jean Damascène : "prier, c'est demander à Dieu ce qui convient" ; et la prière est inefficace si elle demande ce qu'il n'est pas avantageux d'obtenir, selon saint Jacques (4, 3) : "Vous demandez et ne recevez pas, parce que vous demandez mal." Or "ce qu'il faut que nous demandions, nous l'ignorons", dit saint Paul (Rm 7, 26).
2. Adresser à quelqu'un une demande déterminée, c'est tenter d'incliner sa volonté à faire notre volonté propre. Or nous ne devons pas tendre à ce que Dieu veuille ce que nous voulons, mais plutôt à vouloir nous-mêmes ce qu'il veut, comme dit la Glose sur ce verset du Psaume (33, 1) : "Exultez, vous les justes, dans le Seigneur." Nous ne devons donc pas, dans la prière, adresser à Dieu des demandes déterminées.
3. Ce qui est mal, nous ne devons pas le demander à Dieu ; quant au bien, il nous y invite. Il est donc inutile de le lui demander. Si bien qu'il ne faut demander à Dieu, dans la prière, rien de déterminé.
Cependant :
Le Seigneur a instruit ses disciples à demander de façon déterminée ce qui figure dans l'oraison dominicale.
Conclusion :
D'après Valère Maxime : "Socrate pensait qu'on devait se borner à demander aux dieux immortels de nous être bienfaisants. Il estimait qu'ils savent ce qui est utile à chacun, tandis que la plupart du temps nous sollicitons ce qu'il vaudrait mieux ne pas obtenir." Cette opinion a du vrai, au moins en ce qui concerne les choses qui peuvent mal tourner et dont on peut bien ou mal user ; ainsi les richesses, dont il est dit au même endroit "quelles ont été la ruine de bien des gens ; les honneurs, qui en ont perdu un grand nombre ; les règnes, dont on voit l'issue souvent misérable ; les alliances splendides, qui plus d'une fois détruisent les familles". Mais il y a des biens dont on ne peut user mal et qui ne peuvent avoir d'issue fâcheuse : ceux qui font notre béatitude ou qui nous permettent de la mériter. C'est ce que les saints demandent de façon absolue : "Montre ta face et nous serons sauvés" (Ps 80, 4) ; et encore : "Conduis-moi dans le chemin de tes commandements" (Ps 119, 35).
Solutions :
1. Bien que l'homme ne puisse de lui-même savoir ce qu'il doit demander, l'Esprit, comme il est dit au même endroit, "vient en aide à notre faiblesse", parce que, en nous inspirant de saints désirs, il rectifie notre requête. D'où la parole du Seigneur (Jn 4, 23) : "Les vrais adorateurs doivent adorer en esprit et vérité."
2. Quand nous demandons dans la prière ce qui concerne notre salut, nous conformons notre volonté à celle de Dieu dont il est dit (1 Tm 2, 4) qu'il "veut le salut de tous les hommes".
3. Les biens auxquels Dieu nous convie, c'est à nous de venir y prendre part, non par une démarche corporelle, mais par les pieux désirs et les dévotes prières.