Article 2 — Est-ce un péché de tenter Dieu ?
Objections :
1. Il semble que non, car Dieu n'a commandé aucun péché. Or il a commandé aux hommes de l'éprouver, c'est-à-dire de le tenter, car on lit dans Malachie (3, 10) : "Apportez intégralement la dîme dans mon grenier, pour qu'il y ait de la nourriture chez moi. Et mettez-moi ainsi à l'épreuve, dit le Seigneur, pour voir si je n'ouvrirai pas en votre faveur les écluses du ciel." Il semble donc que tenter Dieu ne soit pas un péché.
2. On tente quelqu'un pour expérimenter sa science et sa puissance, mais aussi pour expérimenter sa bonté et sa volonté. Or il est permis de chercher à expérimenter la bonté de Dieu, et aussi sa volonté, car il est dit dans le Psaume (34, 9) : "Goûtez et voyez que le Seigneur est doux" et aux Romains (12, 2) : "Éprouvez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait."
3. Personne n'est blâmé dans l’Écriture pour avoir renoncé au péché, mais plutôt pour avoir commis le péché. Or on blâme Achaz parce que, le Seigneur lui ayant dit : "Demande pour toi un signe au Seigneur ton Dieu", il avait répondu : "Je n'en demanderai pas et je ne tenterai pas le Seigneur." Et il lui fut dit : "Ne te suffit-il pas de lasser les hommes, pour que tu lasses aussi mon Dieu ?" (Is 7, 11). Au sujet d'Abraham, l'Écriture (Gn 15, 8) rapporte qu'il dit au Seigneur : "Comment saurai-je que je la posséderai ?" (la Terre promise). Pareillement Gédéon demanda à Dieu un signe de la victoire promise (Jg 6, 36). Or ces deux personnages n'ont encouru aucun reproche.
Cependant :
C’est interdit dans la loi divine (Dt 6, 16) : "Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu."
Conclusion :
Comme nous l'avons dit à l’article précédent, tenter c'est mettre à l'épreuve. Or nul ne cherche à expérimenter ce dont il est certain. C'est pourquoi toute tentation procède d'une ignorance ou d'un doute ; soit de la part de celui qui tente, lorsqu'il expérimente une chose pour connaître sa qualité ; soit de la part des autres, lorsque quelqu'un fait une expérience pour leur montrer cette qualité. C'est ainsi que Dieu nous tente.
Mais ignorer ce qui concerne Dieu et sa perfection, ou en douter, est un péché. Aussi est-il évident que tenter Dieu pour connaître sa puissance est un péché. Mais si l'on met à l'épreuve les perfections divines non pour s'instruire soi-même, mais pour instruire les autres, ce n'est pas là tenter Dieu, puisque cette démarche est fondée sur une juste nécessité ou une pieuse utilité, et sur tous les autres motifs qui doivent y pousser. C'est ainsi, en effet, que les Apôtres demandèrent au Seigneur de faire des miracles au nom de Jésus Christ pour manifester aux païens la puissance de celui-ci (Ac 4, 29).
Solutions :
1. Le paiement des dîmes était prescrit par la loi, nous l'avons vue. Sa nécessité tenait au précepte, et son utilité est indiquée par les paroles : "Pour qu'il y ait de la nourriture chez moi." Aussi n'était-ce pas tenter le Seigneur que de payer la dîme. Quant à ce qui suit : "Mettez-moi ainsi à l'épreuve", il faut l'entendre non d'une cause, comme si l'on devait payer les dîmes pour éprouver si Dieu "ouvrirait les cataractes du ciel", mais d'une conséquence : s'ils payaient les dîmes, ils éprouveraient par expérience les bienfaits divins.
2. Il y a deux manières de connaître la volonté de Dieu ou sa bonté. L'une est spéculative. À ce point de vue, il n'est pas permis de douter si la volonté de Dieu est bonne, ni de le prouver, et de chercher à savoir si "le Seigneur est doux". Il y a aussi une connaissance affective ou expérimentale de la bonté divine : on expérimente en soi-même le goût de la douceur de Dieu et la complaisance de sa volonté. C'est ainsi que, selon Denys, "Hiérothée apprit les mystères divins pour les avoir éprouvés". Voilà comment nous sommes invités à expérimenter la volonté de Dieu et à goûter sa douceur.
3. Dieu voulait donner un signe au roi Achaz, non pour lui seul, mais pour l'instruction du peuple. On le blâme parce qu'il s'oppose, en refusant de recevoir ce signe, au salut commun du peuple. Et en le demandant, il n'aurait pas tenté Dieu.