Article 6 — Est-il vrai de dire : "Le Fils de Dieu a été fait homme" ?
Objections :
1. Puisque "homme" désigne une substance, être fait homme est être fait tout court, c'est un devenir absolu. Mais il est faux de dire : "Dieu a été fait." Donc il est faux de dire : "Dieu a été fait homme."
2. Être fait homme, c'est subir un changement. Mais Dieu ne peut être soumis au changement, selon cette parole (Mt 3, 6) : "Je suis le Seigneur, et je ne change pas."
3. Le mot homme, attribué au Christ, représente la personne du Fils de Dieu. Mais il est faux de dire : "Dieu a été fait personne du Fils de Dieu."
Cependant :
Il y a la parole en saint Jean (1, 14) : "Le Verbe a été fait chair", et saint Athanase explique : "C'est comme si l'on disait : "Dieu a été fait homme."
Conclusion :
On dit qu'un être a été fait ceci, quel qu'il soit, lorsqu'on lui attribue ceci à nouveau. Or, être homme est véritablement attribué à Dieu, nous l'avons dit, de telle façon cependant qu'il ne lui convient pas d'être homme de toute éternité, mais dans le temps, par l'assomption de la nature humaine. Il est donc vrai de dire : "Dieu a été fait homme." Toutefois cette proposition est entendue diversement par divers auteurs comme "Dieu est homme", dont nous avons parlé plus haut.
Solutions :
1. Être fait homme est un devenir absolu dans tous les cas où la nature humaine commence d'exister dans un suppôt nouvellement créé. Mais on dit que Dieu a été fait homme en ce sens que la nature humaine commence d'exister dans le suppôt de la nature divine qui préexiste de toute éternité. Ce n'est donc pas là pour Dieu un devenir absolu.
2. "Être fait" implique une attribution différente et nouvelle. Aussi, toutes les fois que cette attribution nouvelle comporte un changement dans celui dont on parle, "devenir" est synonyme de "changer". Et c'est le cas de toutes les attributions absolues ; ainsi la blancheur et la grandeur ne sont données à un être que si celui-ci change nouvellement pour acquérir la blancheur ou la grandeur. Mais ce qui est relatif peut être attribué nouvellement à un être sans que celui-ci soit changé. C'est ainsi que par le déplacement d'un objet qui passe à sa gauche, un homme peut se trouver à sa droite sans subir lui-même aucun changement. Dans ce cas, tout ce qui devient n'est pas forcément changé, parce que cela a pu devenir par le changement d'autrui. On dit à Dieu, en ce sens (Ps 90, 1) : "Seigneur tu es devenu pour nous un refuge." Or, être homme convient à Dieu en raison de l'union hypostatique, qui est une relation. On peut donc faire à Dieu une attribution nouvelle, en disant qu'il est homme, sans que cela comporte d'autre changement que celui de la nature humaine assumée dans la personne divine. Et c'est pourquoi, lorsqu'on dit : "Dieu a été fait homme", on n'entend pas mettre un changement du côté de Dieu, mais seulement du côté de la nature humaine.
3. Le mot "homme" représente la personne du Fils de Dieu, non pas dans l'abstrait, mais en tant qu'elle subsiste dans la nature humaine. Mais, bien qu'il soit faux de dire : "Dieu a été fait la personne du Fils", il est vrai de dire : "Dieu a été fait homme" parce qu'il est uni à la nature humaine.