Article 2 — Le Christ a-t-il été soumis à lui-même ?
Objections :
1. Saint Cyrille d'Alexandrie écrit dans une lettre approuvée par le Concile d'Éphèse : "Le Christ n'a été, par rapport à lui-même, ni serviteur ni maître. Il est fou et impie de parler et de penser ainsi." Et saint Jean Damascène affirme aussi : "Le Christ, puisqu'il est un être unique, ne peut être serviteur ni maître par rapport à lui-même." Or, nous disons que le Christ est serviteur du Père en tant qu'il lui est soumis. Le Christ n'est donc pas soumis à lui-même.
2. "Serviteur" est relatif à "maître". Or on n'est pas en relation avec soi-même car, dit saint Hilaire : "rien n'est semblable ou égal à soi". Donc le Christ ne peut être dit serviteur de lui-même, ni par suite soumis à lui-même.
3. Selon saint Athanase : "De même que l'âme et la chair constituent un homme unique, ainsi Dieu et l’Homme constituent un seul Christ". Mais on ne dit pas que l'homme est soumis à lui-même, ni qu'il est serviteur de lui-même, ni qu'il est plus grand que lui-même, du seul fait que son corps est soumis à son âme. Donc on ne dit pas non plus que le Christ est soumis à lui-même parce que son humanité est soumise à sa divinité.
Cependant :
4. Saint Augustin écrit : "A ce point de vue (c'est-à-dire en tant que le Père est plus grand que le Christ selon la nature humaine), le Fils est inférieur à lui-même.".
5. Comme le prouve saint Augustin, au même endroit : "Le Fils de Dieu a pris la forme de serviteur sans perdre la forme de Dieu." Mais selon la forme divine, qui est commune au Père et au Fils, le Père est plus grand que le Fils selon la nature humaine. Le Fils est donc plus grand que lui-même selon la nature humaine.
6. Le Christ, selon la nature humaine, est serviteur de Dieu le Père selon sa parole en saint Jean (20, 17) : "Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu." Mais quiconque est serviteur du Père l'est aussi du Fils ; autrement, tout ce qui appartient au Père n'appartiendrait pas au Fils. Donc le Christ est serviteur de lui-même, et soumis à lui-même.
Conclusion :
Comme nous venons de le dire, être seigneur et serviteur est attribuable à l'hypostase ou personne selon une nature donnée. Quand on dit que le Christ est Seigneur ou serviteur de lui-même, ou que le Verbe de Dieu est Seigneur du Christ homme, on peut donc l'entendre d'une double manière.
- 1° D'abord en ce sens que ce serait affirmé en raison de personnes différentes : la personne du Verbe de Dieu exerçant sa domination sur une autre personne, celle de l'homme, soumise à cette domination ; c'est l'hérésie de Nestorius. Aussi lisons-nous dans sa condamnation par le Concile d'Éphèse : "Si quelqu'un ose dire que le Verbe est le maître du Christ, plutôt que de confesser que le Christ est à la fois Dieu et homme, puisque "Verbe fait chair" selon les Écritures, qu'il soit anathème." On trouve la même négation chez saint Cyrille d'Alexandrie et chez saint Jean Damascène. Et dans le même sens on doit nier que le Christ soit inférieur ou soumis à lui-même.
- 2° Dans un autre sens, on peut l'entendre selon la diversité des natures dans une même personne ou hypostase. Ainsi nous pouvons dire que, selon la nature qui lui est commune avec nous, le Christ est sujet et serviteur. Et c'est en ce sens que saint Augustin peut dire que le Christ est inférieur à lui-même.
Cependant, il faut savoir que le nom de Christ est un nom personnel, comme celui de Fils. Aussi, tout ce qui convient au Christ en raison de sa personne, qui est éternelle, peut lui être attribué essentiellement et absolument, surtout ces relations dont nous parlons, qui semblent appartenir plus proprement à la personne ou hypostase. Mais ce qui convient au Christ selon la nature humaine doit plutôt lui être attribué avec des précisions. On dira donc de manière absolue que le Christ est le Très-Haut, le Seigneur et le Maître ; mais quand on dira qu'il est sujet, serviteur ou inférieur, il conviendra de préciser : selon la nature humaine.
Solutions :
1. Saint Cyrille d'Alexandrie et saint Jean Damascène nient que le Christ soit Seigneur par rapport à lui-même au sens où cela impliquerait une pluralité de suppôts, et si l'on dit de façon absolue que quelqu'un est le maître d'un autre..
2. A parler de façon absolue, il faut que maître et serviteur désignent des êtres différents. On peut cependant sauvegarder les notions de maîtrise et de service quand on dit que le même être est maître et serviteur de soi-même selon des points de vue différents.
3. En raison des diverses parties de l'homme, dont l'une est supérieure et l'autre inférieure, Aristote reconnaît qu'il y a une justice que l'homme se doit à lui-même, en tant que l'irascible et le concupiscible obéissent à la raison. Sous ce rapport, un même homme peut être dit sujet et serviteur de lui-même, selon les diverses parties de son être.
4. 5. 6. Quant aux arguments Cependant, la réponse est claire. Saint Augustin affirme en effet que le Christ est inférieur ou soumis à lui-même selon sa nature humaine, et non selon la diversité des suppôts.