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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Convenait-il au Christ de prier pour lui-même, ou seulement pour les autres ?

Objections :

1. Saint Hilaire écrit : "Les paroles de sa prière ne lui profitaient pas, mais il parlait au profit de notre foi." Il apparaît donc ainsi que le Christ n'a pas prié pour lui-même, mais pour nous.

2. Nul ne prie que pour obtenir ce qu'il désire, car, nous l'avons noté, la prière est un exposé fait à Dieu de notre vouloir, pour qu'il l'exauce. Mais le Christ voulait subir sa passion ; saint Augustin écrit : "L'homme, la plupart du temps, s'attriste sans le vouloir ; il dort sans le vouloir, sans le vouloir il a faim et soif. Le Christ au contraire a subi tout cela parce qu'il l'a voulu." Il ne lui convenait donc pas de prier pour lui-même.

3. Saint Cyprien de Carthage écrit : "Le maître de la paix et de l'unité n'a pas voulu prier en particulier et privément, pour éviter qu'on prie seulement pour soi." Mais le Christ a accompli ce qu'il enseignait : "Jésus commença à agir et à enseigner." Donc le Christ n'a jamais prié pour lui seul.

Cependant :

Le Seigneur lui-même a dit dans sa prière : "Glorifie ton Fils" (Jn 17, 1).

Conclusion :

Le Christ a prié pour lui-même d'une double manière :

- D'abord en exprimant le sentiment de sa sensualité, comme nous l'avons dit plus haut, ou de sa volonté considérée comme nature, ainsi lorsqu'il pria pour que s'éloigne la coupe de sa passion.

- D'une autre manière en exprimant le sentiment de sa volonté délibérée, considérée comme raison, ainsi lorsqu'il demanda la gloire de la résurrection.

Et cela était logique. Car, nous l'avons dit le Christ a voulu prier son Père pour nous donner l'exemple de la prière ; et aussi pour montrer que le Père est l'auteur duquel il procède éternellement selon la nature divine, et de qui, selon la nature humaine, il possède tout ce qu'il a de bon. Or, dans sa nature humaine, de même qu'il possédait déjà certains biens venus du Père, de même il en attendait d'autres qu'il lui restait à obtenir. Et c'est pourquoi, pour les biens déjà reçus par sa nature humaine, il rendait grâce au Père qu'il reconnaissait en être l'auteur, comme on le voit clairement dans l'évangile (Mt 26, 17 ; Jn 11, 41). Et c'est encore pour reconnaître le Père comme l'auteur de tout bien qu'il lui demandait par la prière ce qui lui manquait selon sa nature humaine, comme la gloire du corps. En cela aussi le Christ nous donnait l'exemple, afin que nous rendions grâce pour les dons reçus, et que nous demandions par la prière les bienfaits que nous ne possédons pas encore.

Solutions :

1. Saint Hilaire parle de la prière vocale, qui n'était pas nécessaire au Christ pour lui-même, mais seulement pour nous. Aussi dit-il expressément : "Les paroles de sa prière ne lui profitaient pas." En effet si, selon le Psaume (10, 17) : "Le Seigneur exauce le désir des pauvres", à bien plus forte raison la volonté du Christ à elle seule a-t-elle force de prière auprès du Père. Si bien que le Christ affirmait lui-même (Jn 11, 42) : "Je savais que tu m'exauces toujours, mais j'ai parlé à cause du peuple qui m'entoure, pour qu'ils croient que tu m'as envoyé."

2. Certes, le Christ voulait subir toutes les souffrances de sa passion au moment de celle-ci, mais il voulait, après celle-ci, obtenir la gloire temporelle qu'il ne possédait pas encore. Et cette gloire, il l'attendait du Père comme de son auteur. Et c'est pourquoi il convenait qu'il la demande.

3. La gloire qu'il demandait dans sa prière se rattachait aussi au salut des autres hommes, selon saint Paul (Rm 4, 25) : "Il est ressuscité pour notre justification." La prière qu'il faisait pour lui-même était d'une certaine façon pour les autres. Ainsi tout homme qui demande à Dieu un bien pour l'employer au profit des autres ne prie pas pour lui seul, mais aussi pour les autres.