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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — En quel enfer le Christ est-il descendu ?

Objections :

1. Il est dit par la bouche de la Sagesse divine (Si 24, 45 Vg) : "Je pénétrerai toutes les parties inférieures de la terre." Or, parmi ces parties inférieures de la terre, on compte aussi l'enfer des damnés (Psaume 63, 10 Vg) : "Ils entreront dans les lieux inférieurs de la terre." Donc le Christ, qui est la Sagesse de Dieu, est descendu aussi jusqu'à l'enfer des damnés.

2. De plus, saint Pierre dit (Ac 2, 24) : "Dieu a ressuscité le Christ, le délivrant des douleurs de l'enfer ; car il était impossible qu'il y soit retenu." Or, il n'y a pas de douleurs dans l'enfer des patriarches ; il n'y en a pas non plus dans l'enfer des enfants, qui ne sont pas punis de la peine du sens à cause du péché actuel, mais seulement de la peine du dam à cause du péché originel. Donc le Christ est descendu dans l'enfer des damnés, ou même au purgatoire, où les hommes sont punis de la peine du sens pour leurs péchés actuels.

3. Saint Pierre écrit (1 P 3, 19) : "Le Christ est venu par l'esprit pour prêcher à ceux qui étaient retenus en prison et qui avaient été autrefois incrédules." saint Athanase interprète ce texte de la descente du Christ aux enfers. Il dit en effet : "Le corps du Christ fut mis au tombeau, quand lui-même alla prêcher aux esprits qui étaient en prison, comme dit saint Pierre." Il est évident d'autre part, que les incrédules se trouvaient dans l'enfer des damnés. Le Christ y est donc descendu.

4. Saint Augustin écrit : "Si la Sainte Écriture avait dit que le Christ était venu dans le sein d'Abraham, sans nommer l'enfer et ses douleurs, je m'étonnerais qu'on ose affirmer qu'il est descendu aux enfers. Mais des témoignages évidents mentionnent l'enfer et ses douleurs ; aussi n'y a-t-il aucune raison de croire que le Sauveur y soit venu sinon pour délivrer de ces douleurs." Or, le lieu de douleurs, c'est l'enfer des damnés.

5. Saint Augustin enseigne encore qu'en descendant aux enfers le Christ "a délié tous les justes qui y étaient attachés par le péché originel". Or, parmi ceux-ci, se trouvait aussi Job qui dit de lui-même (17, 16 Vg) : "Tout ce qui est à moi descendra au plus profond de l'enfer." Le Christ aussi est donc descendu au plus profond de l'enfer.

Cependant :

De l'enfer des damnés, il est dit dans Job (10, 21) : "Avant que j'aille, sans en revenir, à la terre ténébreuse et couverte de l'ombre de la mort, où il n'y a aucun ordre, mais où habite une horreur éternelle." Or, dit saint Paul (2 Co 6, 14) : "Il n'y a rien de commun entre la lumière et les ténèbres." Donc le Christ, qui est la lumière, n'est pas descendu dans l'enfer des damnés.

Conclusion :

On peut se trouver dans un lieu de deux manières :

- 1° D'abord, par l'effet qu'on y produit. De cette manière, le Christ est descendu dans chacun des enfers ; mais de façon différente. Car, dans l'enfer des damnés, il est descendu pour les confondre de leur incrédulité et de leur malice. A ceux qui étaient détenus dans le purgatoire, il a donné l'espoir d'obtenir la gloire ; quant aux saints patriarches qui étaient retenus dans les enfers à cause du seul péché originel, il leur a donné la lumière de la gloire éternelle.

- 2° En second lieu par son essence, et de cette manière l'âme du Christ n'est descendue que dans les enfers où les justes étaient retenus, afin de visiter aussi, dans leur lieu même et par son âme, ceux qu'il visitait intérieurement par sa divinité en leur accordant sa grâce. C'est ainsi que, en se trouvant en l'une seulement des parties de l'enfer, il a fait rayonner d'une certaine façon son action dans l'enfer entier, de même qu'en souffrant en un seul lieu de la terre, il a libéré par sa passion le monde tout entier.

Solutions :

1. Le Christ, qui est la Sagesse de Dieu, "a pénétré toutes les parties inférieures de la terre", non pas en les parcourant toutes localement avec son âme, mais en étendant à toutes en quelque sorte l'effet de sa puissance. Néanmoins, il n'a communiqué sa lumière qu'aux seuls justes. Aussi l'Ecclésiastique ajoute-t-il : "J'illuminerai tous ceux qui espèrent dans le Seigneur."

2. On distingue deux sortes de douleurs :

- 1° L'une est celle de la peine que souffrent les hommes pour un péché actuel : "Les douleurs de l'enfer m'ont enveloppé", dit le Psaume (18, 6).

- 2° L'autre est celle qui est causée par le délai de la gloire que l'on espère : "L'espérance qui est différée afflige l'âme", disent les Proverbes (13, 18). C'est cette douleur que ressentaient les saints patriarches en enfer ; et pour la décrire saint Augustin dit : "Ils priaient le Seigneur en le suppliant avec larmes." En descendant aux enfers, le Christ a mis un terme à ces deux douleurs, mais diversement. Car à la douleur des peines il a mis fin en en préservant les patriarches, comme un médecin coupe court à une maladie dont il préserve par un remède. Quant aux douleurs causées par le retard de la gloire, il en a délivré sur-le-champ, en accordant la gloire aux patriarches.

3. Certains rapportent le texte de saint Pierre à la descente du Christ aux enfers, et le commentent de la façon suivante : "A ceux qui étaient retenus en prison", c'est-à-dire en enfer, "par l'esprit", à savoir son âme, "le Christ est venu prêcher, à eux qui autrefois avaient été incrédules". Aussi saint Jean Damascène écrit : "Il a évangélisé ceux qui étaient en enfer comme il avait porté la bonne nouvelle à ceux qui se trouvaient sur la terre", non pas certes pour convertir des incrédules à la foi, mais "pour confondre les incrédules". Car cette prédication elle-même ne peut pas être autre chose que la manifestation de sa divinité, manifestation faite à ceux qui étaient en enfer, et produite par la descente pleine de puissance du Christ aux enfers.

Cependant saint Augustin fournit une meilleure explication dans une lettre : il ne rapporte pas le texte de saint Pierre à la descente du Christ aux enfers, mais à l'action de sa divinité, qu'il a exercée depuis le début du monde. Le sens du passage devient le suivant : "A ceux qui étaient retenus en prison", c'est-à-dire à ceux qui vivaient dans un corps mortel, qui est comme une prison de l'âme, "par l'esprit" de sa divinité, "il est venu prêcher", au moyen d'inspirations intérieures, et aussi d'avertissements extérieurs donnés par la bouche des justes ; "à ceux-là il a prêché, à eux qui autrefois avaient été incrédules", lors de la prédication de Noé, "tandis qu'ils se reposaient sur la patience de Dieu", qui différait le châtiment du déluge ; aussi saint Pierre ajoute-t-il : "Aux jours de Noé, pendant qu'on construisait l'arche."

4. Le sein d'Abraham peut se considérer sous deux aspects :

- 1°Sous celui du repos que l'on goûtait là sans aucune peine sensible ; à ce point de vue, le nom d'enfer ne lui convient pas et il n'y a là aucune douleur.

- 2° Sous celui de privation de la gloire escomptée ; à ce point de vue, le sein d'Abraham évoque l'idée d'enfer et de douleur. Aussi cette expression du sein d'Abraham désigne-t-elle le repos des bienheureux ; on ne lui donne plus le nom d'enfer ; et on ne parle plus maintenant de douleurs à son sujet.

5. D'après saint Grégoire le Grand : "Ce sont les lieux supérieurs de l'enfer que Job appelle le plus profond de l'enfer. Comparée, en effet, à la hauteur du ciel, toute atmosphère est un enfer ténébreux ; comparée à la hauteur de cette atmosphère, la terre, qui se trouve au-dessous, peut-être appelée un enfer et un lieu profond ; comparée à la hauteur de cette terre, les lieux de l'enfer qui sont au-dessus de tous les autres réceptacles de l'enfer peuvent aussi être désignés par l'expression : le plus profond de l'enfer.