TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 5 — Le Christ devait-il manifester la réalité de sa résurrection par des preuves ?

Objections :

1. Saint Ambroise de Milan écrit : "Enlève les preuves, là où tu cherches la foi." Or, au sujet de la résurrection du Christ, ce qu'on cherche, c'est la foi. Les preuves ne sauraient donc trouver place ici.

2. Saint Grégoire le Grand remarque : "La foi n'a pas de mérite là où la raison humaine fournit des arguments." Or, il n'appartenait pas au Christ d'affaiblir le mérite de la foi. Donc il ne lui convenait pas de confirmer sa résurrection par des preuves.

3. Le Christ est venu dans le monde pour procurer aux hommes le bonheur. Il dit lui-même en saint Jean (10, 10) : "Je suis venu pour qu'ils aient la vie, et qu'ils l'aient en surabondance." Or, en offrant des preuves, il semble que l'on mette obstacle au bonheur des hommes : "Bienheureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru", dit le Christ lui-même (Jn 20, 19). Selon toute apparence, le Christ n'aurait donc pas dû manifester sa résurrection par des preuves.

Cependant :

Il est écrit (Ac 1, 3) : "Le Christ apparut à ses disciples durant quarante jours, leur donnant beaucoup de preuves et leur parlant du royaume de Dieu."

Conclusion :

Il y a deux sortes de preuves : tout d'abord n'importe quelle "raison qui fait foi en matière douteuse" ; puis le signe sensible qui est donné pour manifester une vérité, et c'est ainsi qu'Aristote emploie parfois dans ses livres le mot de preuve.

- 1° Si l'on entend le mot de preuve dans le premier sens, le Christ n'a pas démontré à ses disciples sa résurrection par des preuves. Car une telle argumentation aurait dû procéder de certains principes ; si ces principes n'avaient pas été connus des disciples, ils ne leur auraient rien manifesté ; de l'inconnu, en effet, on ne peut rien tirer de connu ; mais si ces principes leur étaient connus, c'est qu'ils ne dépassaient pas la vertu humaine et, en ce cas, ils n'avaient aucune efficacité pour établir la foi en la résurrection, car la résurrection dépasse la raison humaine. Or, il est nécessaire, dit Aristote que les principes soient toujours du même genre que la conclusion. - En revanche, le Christ a prouvé sa résurrection aux disciples par l'autorité de la Sainte Écriture qui, elle, est le fondement de la foi, lorsqu'il a dit, d'après saint Luc (24, 44) : "Il faut que s'accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi, les Psaumes et les Prophètes."

- 2° Si l'on entend le mot de preuve dans le second sens, on peut dire que le Christ a manifesté sa résurrection par des preuves, car il a montré par des signes évidents qu'il était vraiment ressuscité. Aussi le grec, là où nous avons : "beaucoup de preuves", porte le mot tekmèrion, qui veut dire" signe manifeste pour prouver".

Ces signes de la résurrection, le Christ les a montrés à ses disciples pour deux motifs :

- Parce que leur coeur n'était pas disposé à accepter facilement la foi en la résurrection ; aussi leur dit-il lui-même (Lc 24, 25) : "Ô insensés et lents à croire !" Et encore (Mc 16, 14) : "Il leur reprocha leur incrédulité et leur dureté de coeur."

- Afin qu'à la suite de ces signes leur témoignage soit rendu plus efficace, selon cette parole de saint Jean (1 Jn 1, 1) : "Ce que nous avons vu, ce que nous avons entendu, ce que nous avons touché, voilà ce dont nous sommes témoins."

Solutions :

1. Saint Ambroise de Milan dans son texte parle des preuves que trouve la raison humaine ; on vient de le voir, ces preuves n'ont pas de valeur pour démontrer les vérités de foi.

2. Le mérite de la foi vient de ce que l'homme croit, sur l'ordre de Dieu, ce que son esprit ne voit pas. La preuve, qui fait voir par la science ce qui est proposé à la foi, est donc seule à exclure le mérite, et c'est le cas de la raison démonstrative. Mais le Christ n'apporte pas de raisons de cette sorte pour manifester sa résurrection.

3. On vient de le dire, le mérite de la béatitude, causé par la foi, n'est totalement exclu que si l'homme ne veut croire que ce qu'il voit ; mais si, à la vue de certains signes, on croit ce que l'on ne voit pas, la foi n'est pas rendue totalement vaine, ni son mérite non plus ; saint Thomas, par exemple, à qui il a été dit : "Parce que tu m'as vu, tu as cru", a vu une chose et en a cru une autre : il a vu les blessures et il a cru Dieu. Mais la foi qui ne requiert pas de tels secours pour croire est plus parfaite. Aussi, pour blâmer le manque de foi chez certains, le Seigneur dit-il (Jn 4, 48) : "Si vous ne voyez pas des signes et des prodiges, vous ne croyez pas." Et, de ce point de vue, on peut comprendre que ceux qui ont le coeur assez docile pour croire en Dieu, même lorsqu'ils ne voient pas de signes, sont heureux en comparaison de ceux qui ne croient que s'ils en voient.