Article 4 — Le Christ pouvait-il communiquer à d'autres son pouvoir sur les sacrements ?
Objections :
1. Il semble que le Christ ne pouvait pas communiquer à ses ministres le pouvoir qu'il avait sur les sacrements. En effet, saint Augustin raisonne ainsi : "S'il le pouvait et s'il ne l'a pas voulu, c'est qu'il était jaloux de son pouvoir." Mais il n'y avait aucune jalousie dans le Christ en qui résidait toute la plénitude de la charité. Donc, puisque le Christ n'a pas communiqué son pouvoir à des ministres, c'est qu'il ne le pouvait pas.
2. A propos de cette parole en saint Jean (14, 12) : "Il fera de plus grandes choses", saint Augustin écrit : "Je l'affirme hautement, c'est une plus grande chose de justifier un homme que de créer le Ciel et la terre". Mais le Christ ne pouvait communiquer à ses disciples le pouvoir de créer le Ciel et la terre. Il ne pouvait donc leur communiquer celui de justifier un impie. Donc, puisque la justification de l'impie s'accomplit par le pouvoir que le Christ exerce dans les sacrements, il semble qu'il ne pouvait communiquer ce pouvoir à des ministres.
3. Il revient au Christ comme tête de l'Église que la grâce découle de lui jusqu'aux autres hommes selon saint Jean (1, 16) : "De sa plénitude, nous avons tous reçu." Mais cela 'n'était pas communicable à d'autres, sans quoi l'Église serait un monstre, ayant plusieurs têtes. Il apparaît donc que le Christ n'a donc pu communiquer son pouvoir à des ministres.
Cependant :
Sur cette parole de saint Jean Baptiste (Jn 1, 31) : "Et moi, je ne le connaissais pas", saint Augustin écrit : "Il ne savait pas que le Seigneur lui-même aurait le pouvoir baptismal et se le réserverait." Jean Baptiste ne l'aurait pas ignoré si un pouvoir de cette sorte était incommunicable. Donc le Christ a pu communiquer ce pouvoir à ses ministres.
Conclusion :
Le Christ avait un double pouvoir sur les sacrements, nous venons de le dire : un pouvoir souverain qui lui appartient en tant qu'il est Dieu. Et ce pouvoir ne pouvait être communiqué à aucune créature, pas plus que l'Essence divine. Il avait un autre pouvoir, celui d'excellence, qui lui appartient en tant qu'il est homme. Ce pouvoir-là, il pouvait le communiquer à des ministres, en leur donnant une telle plénitude de grâce que leur mérite aurait produit les effets des sacrements, qu'à l'invocation de leurs noms les sacrements auraient été sanctifiés, qu'ils auraient pu eux-mêmes instituer des sacrements et, sans les rites sacramentels, conférer l'effet des sacrements par leur seul commandement. L'instrument conjoint peut en effet transmettre d'autant mieux sa vertu à l'instrument séparé qu'il est lui-même plus puissant, comme la main à l'égard du bâton.
Solutions :
1. Ce n'est pas par jalousie que le Christ s'est abstenu de communiquer son pouvoir d'excellence aux ministres de l'Église, mais pour l'utilité des fidèles, afin qu'ils ne mettent pas leur espoir en l'homme, et qu'il n'y ait pas de multiples catégories de sacrements d'où naîtrait la division dans l'Église ; comme il arriva pour ceux qui disaient : "Moi, je suis à Paul. Et moi, à Apollos, et moi à Céphas" (1 Co 1, 12).
2. Cette objection se réfère au pouvoir d'autorité souveraine qui appartient au Christ selon qu'il est Dieu. Mais, comparé aux pouvoirs des autres ministres, le pouvoir d'excellence, lui aussi, peut être appelé souveraineté. Aussi, sur ce mot de la 1ère épître aux Corinthiens (1, 13), "le Christ est divisé", la Glose enseigne "qu'il pouvait donner autorité sur le baptême à ceux qu'il a chargés de ce ministère".
3. Pour éviter qu'il y ait plusieurs têtes dans l'Église, le Christ n'a pas voulu communiquer à des ministres son pouvoir d'excellence. D'ailleurs, s'il l'avait communiqué, il serait lui-même tête à titre principal, et les autres seulement de façon secondaire et dérivée.