Article 2 — Le Christ a-t-il donné son corps à Judas ?
Objections :
1. On lit en saint Matthieu (26, 29) que, lorsque le Seigneur eut donné son corps et son sang aux disciples, il leur dit : "Je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, jusqu'au jour où j'en boirai avec vous du nouveau dans le royaume de mon Père." On voit par ces paroles que ceux qui venaient de recevoir son corps et son sang devaient boire avec lui de nouveau. Mais Judas n'a pas bu avec lui ensuite. Il n'a donc pas reçu le corps et le sang du Christ avec les autres disciples.
2. Le Seigneur a accompli ce qu'il a prescrit, selon le prologue des Actes (1, 1) : "Jésus commença à faire et à enseigner." Mais lui-même a donné cette prescription (Mt 7, 6) : "Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré." Puisque lui-même savait que Judas était un pécheur, il apparaît qu'il ne lui a pas donné son corps et son sang.
3. On lit expressément dans saint Jean (13, 26) que le Christ tendit à Judas "du pain trempé". Donc, s'il lui avait donné son corps, il semble qu'il le lui aurait donné avec cette bouchée, d'autant plus qu'on lit, au même passage : "Et après la bouchée, Satan entra en lui." saint Augustin dit sur ce passage : "Cela nous enseigne combien il faut se garder de mal recevoir ce qui est bon... Car si l'on réprimande celui qui "ne discerne pas", c'est-à-dire qui ne distingue pas le corps du Christ des autres aliments, comment condamnera-t-on celui qui s'approche en ennemi de cette table et en faisant semblant d'être un ami ?" Mais, avec la bouchée trempée, Judas n'a pas reçu le corps du Christ, dit saint Augustin 9 sur saint Jean : "Lorsqu'il eut trempé le pain, il le donna à Judas, fils de Simon Iscariote. Ce n'est pas alors, comme le croient des lecteurs étourdis, que Judas a reçu le corps du Christ." Il apparaît donc que Judas n'a pas reçu le corps du Christ.
Cependant :
Saint Jean Chrysostome dit : "Judas a participé aux mystères et ne s'est pas converti. C'est ce qui rend son crime doublement horrible : d'abord, il a accédé aux mystères étant occupé d'un pareil dessein ; puis, en y accédant, il n'est pas devenu meilleur, n'ayant été touché ni par la crainte, ni par le bienfait, ni par l'honneur."
Conclusion :
Saint Hilaire a affirmé que le Christ n'a pas donné son corps et son sang à Judas. Et cela aurait été normal, si l'on considère la malice de Judas. Mais, parce que le Christ devait être pour nous un modèle de justice, il ne convenait pas à son magistère de séparer Judas de la communion des autres, quand il était un pécheur occulte, sans accusateur ni preuve évidente, afin de ne pas donner aux prélats de l'Église un exemple qui les autoriserait à agir ainsi ; et Judas lui-même, poussé à bout, en aurait tiré occasion de pécher. C'est pourquoi il faut dire que Judas a reçu le corps et le sang du Seigneur avec les autres disciples, comme le disent saint Denys le pseudo-aréopagite et saint Augustin.
Solutions :
1. Tel est l'argument employé par saint Hilaire pour montrer que Judas n'a pas reçu le corps du Christ. Mais il n'est pas déterminant. Car le Christ parle à ses disciples, dont Judas a quitté le collège, mais le Christ n'en a pas exclu Judas. Et c'est pourquoi le Christ, autant qu'il dépend de lui, boit le vin dans le royaume de Dieu, même avec Judas ; mais c'est Judas lui-même qui a refusé ce festin.
2. L'iniquité de Judas était connue du Christ en tant que celui-ci est Dieu, mais elle n'était pas connue de lui de la manière dont elle se révèle aux hommes. Et c'est pourquoi le Christ n'a pas exclu Judas de la communion, afin de montrer par son exemple que de tels pécheurs occultes ne devraient pas, dans l'avenir, être repoussés par les autres prêtres.
3. Sans aucun doute, avec le pain trempé, Judas n'a pas pris le corps du Christ, mais du pain ordinaire : "Peut-être, dit saint Augustin à l'endroit cité, le pain trempé signifie-t-il l'hypocrisie de Judas, car on trempe certains objets pour les teindre. Et si ce pain trempé signifie quelque chose de bon", c'est-à-dire la douceur de la bonté divine, car le pain trempé devient plus savoureux, "ce n'est pas sans cause que la damnation a été encourue par celui qui se montra ingrat envers un tel bienfait". Et c'est à cause de cette ingratitude que "ce qui est bon est devenu mauvais pour lui", comme il arrive à ceux qui reçoivent le corps du Christ indignement.
Et comme le dit saint Augustin au même endroit : "Il faut comprendre que le Seigneur avait déjà distribué auparavant à tous ses disciples" le sacrement de son corps et de son sang, "alors que Judas lui-même se trouvait là, selon le récit de saint Luc. Et ensuite on en est arrivé au moment où, selon la narration de saint Jean, le Seigneur, en trempant du pain et en le tendant à Judas dénonce celui qui va le livrer".