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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — La forme de ce sacrement

Objections :

1. Les formes des sacrements ont été instituées par le Christ et sont usuelles dans l'Église. Or on ne lit nulle part dans l'Écriture que le Christ ait institué cette forme : Ego te absolvo, "Je t'absous." Elle n'est pas non plus d'usage commun. Bien plus, dans certaines absolutions qui se donnent publiquement dans l'Église, comme à prime, à complies, le Jeudi saint, on ne se sert pas d'une formule indicative comme" Je t'absous "mais d'une formule déprécative" Qu'il ait pitié de vous, le Dieu tout-puissant" ; ou encore : "Qu'il vous accorde absolution et rémission, le Dieu tout-puissant." Ces paroles "je t'absous" ne sont pas la forme de ce sacrement.

2. Saint Léon nous dit : "L'indulgence de Dieu ne peut être obtenue que par les supplications des prêtres." Or il parle de l'indulgence de Dieu qui est accordée aux pénitents. Donc la forme de ce sacrement doit être une formule déprécative.

3. Absoudre le péché ou remettre le péché, c'est la même chose. Or Dieu seul remet le péché, car lui seul aussi purifie l'homme intérieurement du péché, dit saint Augustin. Il semble donc que Dieu seul absolve du péché et que le prêtre ne doive pas dire : "Je t'absous" pas plus qu'il ne dit : "Je te remets tes péchés."

4. De même que le Seigneur a donné à ses disciples le pouvoir d'absoudre les péchés, ainsi leur a-t-il donné le pouvoir de remédier aux infirmités : chasser les démons et guérir les maladies, comme on le voit en saint Matthieu (10, 1) et saint Luc (9, 1). Or, en guérissant les malades, les Apôtres ne se servaient pas de paroles comme celles-ci : "Je te guéris", mais ils disaient : "Que le Seigneur Jésus Christ te guérisse", ainsi que saint Pierre l'a dit au paralytique (Ac 9, 34). Il semble donc bien que les prêtres, en exerçant le pouvoir reçu du Christ par les Apôtres, ne doivent pas se servir de cette formule : "Je t'absous" mais dire "Que le Christ t'accorde l'absolution."

5. Quelques-uns de ceux qui emploient cette forme en expliquent ainsi le sens : "Je t'absous, c'est-à-dire je te déclare absous." Mais cela non plus, le prêtre ne peut pas le faire, à moins d'une révélation divine. C'est ainsi qu'on lit dans saint Matthieu (chap. 16), qu'avant de dire à Pierre : "Tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le Ciel", le Seigneur lui avait dit : "Bienheureux es-tu, Simon, fils de Jean, car ce ne sont pas la chair et le sang qui t'ont fait cette révélation, mais mon Père qui est aux Cieux." Il semble donc bien que le prêtre, auquel il n'a pas été fait de révélation spéciale, agisse présomptueusement, quand il dit : "Je t'absous", même si l'on donne à cette formule le sens de "je te déclare absous".

Cependant :

De même que le Seigneur a dit à ses disciples (Mt 28, 19) : "Allez, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit", ainsi a-t-il dit à Pierre (Mt 16, 19) : "Tout ce que tu délieras..." Or le prêtre, appuyé sur l'autorité de ces paroles du Christ, dit : "Je te baptise." Il doit donc dire en vertu de la même autorité, dans le sacrement de pénitence : "Je t'absous."

Conclusion :

En toute chose, l'achèvement est attribué à la forme. Or on a dit plus haut que ce sacrement trouvait son achèvement dans les actes du prêtre. Il faut donc que la contribution du pénitent, en paroles ou en actes, soit comme la matière du sacrement, et que les actes du prêtre y aient le rôle de forme. Et puisque les sacrements de la loi nouvelle produisent les effets qu'ils signifient, il faut que la forme signifie ce que fait le sacrement, conformément à la matière sacramentelle. Nous avons donc, pour le baptême, la forme "je te baptise", et pour la confirmation, la forme" je te marque du signe de la croix et je te confirme avec le chrême du salut", parce que ces sacrements s'achèvent dans l'usage de la matière sacramentelle. Quant au sacrement de l'eucharistie, qui consiste dans la consécration même de la matière, la vérité de cette consécration s'exprime dans ces paroles : "Ceci est mon corps." Mais le sacrement de pénitence ne consiste pas dans la consécration d'une matière sanctifiée ; il consiste au contraire dans le rejet de cette sorte de matière qu'est le péché, selon la façon dont nous avons dit que le péché était matière de la pénitence. Or ce rejet est signifié par le prêtre quand il dit : "Je t'absous" (je te délie), car les péchés sont une sorte de lien, d'après les Proverbes (5, 22) : "Ses iniquités tiennent l'impie captif, et chacun est entravé par les liens de ses péchés." Il est donc évident que cette forme du sacrement de pénitence : "Je t'absous", est la plus appropriée.

Solutions :

1. Cette forme est tirée des paroles mêmes du Christ à Pierre : "Tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le Ciel", et l'Église s'en sert dans l'absolution sacramentelle. Quant aux absolutions publiques citées dans l'objection, ce ne sont pas des absolutions sacramentelles, mais seulement des prières instituées pour la rémission des péchés véniels. Il ne suffirait donc pas de dire dans l'absolution sacramentelle : "Qu'il ait pitié de toi, le Dieu tout-puissant", ou même : "Que Dieu t'accorde l'absolution et la rémission" car, par ces paroles, le prêtre ne signifie pas que l'absolution est accordée, mais demande qu'elle le soit. On récite cependant ces prières avant l'absolution sacramentelle afin qu'il n'y ait pas d'obstacle à l'effet du sacrement du côté du pénitent dont les actes sont tenus pour matière de ce sacrement, ce qu'ils ne sont pas dans le baptême ou la confirmation.

2. Ces paroles du pape saint Léon le grand doivent s'entendre des prières qui précèdent l'absolution, mais elles n'excluent pas l'absolution sacerdotale proprement dite.

3. Dieu seul absout du péché et remet le péché par son autorité. Cependant les prêtres font l'un et l'autre par manière de service, en tant que les paroles du prêtre agissent comme les instruments de la vertu divine, dans ce sacrement comme dans les autres ; car c'est la vertu divine qui opère intérieurement dans tous les signes sacramentels, qu'ils soient des actes ou des paroles. C'est pourquoi le Seigneur a fait mention et de l'absolution et de la rémission, quand il a dit à Pierre : "Tout ce que tu délieras sur la terre, etc." et à ses disciples : "A qui vous remettrez les péchés, les péchés seront remis." Cependant le prêtre dit : "Je t'absous" plutôt que : "Je te remets tes péchés" parce que cela s'accorde mieux avec les paroles du Seigneur proclamant le pouvoir des clés, en vertu duquel les prêtres absolvent.

Mais comme le prêtre n'est que ministre de l'absolution, il convient d'ajouter à la formule essentielle quelques paroles qui rappellent l'autorité première de Dieu, et de dire : "Je t'absous au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit" ou bien "par la vertu du Saint-Esprit ou de la passion du Christ" ou encore "par l'autorité de Dieu" comme l'explique saint Denys le pseudo-aréopagite. Toutefois, cette précision n'étant pas tirée des paroles du Christ, comme pour le baptême, son emploi est laissé à la libre volonté du prêtre.

4. Les Apôtres n'ont pas reçu le pouvoir de guérir eux-mêmes les maladies, mais d'obtenir cette guérison par leur prière, tandis qu'ils ont reçu le pouvoir d'agir dans les sacrements comme des instruments et des ministres. C'est pour cela qu'ils peuvent faire mention de leur action dans les formes sacramentelles, plus que dans la guérison des malades. Cependant, même dans ces guérisons, ils ne se servaient pas toujours de la forme déprécative, mais aussi quelquefois d'une formule indicative et impérative. Ainsi lisons-nous que Pierre dit au boiteux (Ac 3, 6) : "Ce que j'ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ, lève-toi et marche."

5. Cette explication de la formule : "Je t'absous" par : "Je te déclare absous", vraie à certains égards, n'est pas parfaite. En effet, les sacrements de la nouvelle loi n'ont pas seulement valeur de signe, ils opèrent aussi ce qu'ils signifient. Le prêtre qui baptise déclare que le catéchumène est intérieurement purifié par des paroles et par des actes qui non seulement signifient, mais opèrent cette purification. De même, en disant : "Je t'absous", le prêtre manifeste que non seulement il signifie l'absolution du pénitent, mais il la cause. Et il ne parle pas de cela comme d'une chose incertaine, car il en est du sacrement de pénitence comme des autres sacrements de la nouvelle loi, qui ont par eux-mêmes une efficacité en vertu de la passion du Christ, bien que cette efficacité puisse être empêchée par les dispositions de celui qui reçoit le sacrement. C'est pourquoi saint Augustin nous dit : "Une fois que l'adultère commis a été expié, la réconciliation des époux n'est ni honteuse ni difficile, quand, grâce aux clés du royaume des Cieux, on n'a plus de doute sur la rémission des péchés." Le prêtre n'a donc pas besoin d'une révélation spéciale ; il lui suffit de la révélation générale que lui donne la foi, grâce à laquelle les péchés sont remis. Voilà pourquoi c'est cette révélation générale qui est dite avoir été faite à Pierre. Cependant le sens de la formule : "Je t'absous" serait mieux expliqué de la façon suivante : "Je t'administre le sacrement de l'absolution."