Article 5 — Ce sacrement est-il nécessaire au salut ?
Objections :
1. Sur ces paroles du Psaume (126, 5) : "Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent dans l'allégresse", la Glose nous dit : "Ne sois pas triste quand tu as la bonne volonté où l'on moissonne la paix." Or la tristesse est de l'essence de la pénitence, selon saint Paul (2 Co 7, 10) : "C'est la tristesse selon Dieu qui fait, pour notre salut, la pénitence durable." Donc la bonne volonté, sans la pénitence, suffit au salut.
2. "Tous les péchés sont couverts par la charité" ; et encore : "La miséricorde et la foi effacent les péchés", ce qu'on lit dans les Proverbes (10, 12 et 15, 27 Vg). Or le sacrement de pénitence n'a pas d'autre but que la rémission des péchés. C'est donc qu'avec la charité, la foi et la miséricorde, chacun de nous peut arriver au salut, même sans le sacrement de pénitence.
3. Les sacrements de l'Église ont leur point de départ dans l'institution du Christ. Or, d'après saint Jean (8, 11), le Christ a absout sans pénitence la femme adultère ; il semble donc que la pénitence ne soit pas nécessaire au salut.
Cependant :
D'après saint Luc (13, 5), le Seigneur a dit : "Si vous ne faites pas pénitence, vous périrez tous de même."
Conclusion :
Quelque chose est nécessaire au salut de deux façons : de façon absolue, ou conditionnelle :
- 1° Est absolument nécessaire au salut ce sans quoi personne ne peut y arriver, comme la grâce du Christ et le sacrement de baptême par lequel on renaît dans le Christ. Quant à la nécessité du sacrement de pénitence, elle est conditionnelle, ce sacrement n'étant pas nécessaire à tous, mais seulement à ceux qui sont sous le joug du péché. On lit en effet dans les Paralipomènes : "Toi, Seigneur, Dieu des justes, tu n'as pas institué la pénitence pour les justes Abraham, Isaac et Jacob, ni pour ceux qui ne t'ont pas offensé."
- 2° Mais le péché, quand il a été consommé, engendre la mort, dit saint Jacques (1, 15). Il devient donc nécessaire au salut du pécheur d'être délivré de son péché. Or cela ne peut se faire sans le sacrement de pénitence, dans lequel opère la vertu de la passion du Christ, par l'absolution du prêtre jointe aux actes du pénitent coopérant à la grâce donnée pour la rémission du péché. Selon saint Augustin : "Celui qui t'a créé sans toi, ne te justifiera pas sans toi." Il est donc évident que le sacrement de pénitence est nécessaire au salut après le péché, comme la médication corporelle après que l'homme est tombé dans une maladie grave.
Solutions :
1. Cette glose semble devoir s'entendre de celui qui jouit d'une bonne volonté à laquelle le péché n'a pas apporté d'interruption. De telles bonnes volontés n'ont pas de motif de tristesse. Mais du fait que la bonne volonté a été supprimée par le péché, elle ne peut nous être rendue sans cette tristesse qui nous fait pleurer le péché passé, et qui est celle de la pénitence.
2. Une fois l'homme tombé en état de péché, il ne peut être libéré par la charité, la foi et la miséricorde sans la pénitence. En effet, la charité exige que l'homme pleure l'offense commise contre son ami, et s'applique à lui donner satisfaction. La foi demande aussi que l'homme cherche à se justifier de ses péchés par la vertu de la passion du Christ, vertu qui opère dans les sacrements de l’Église. Enfin, la miséricorde bien ordonnée requiert elle-même que l'homme, en faisant pénitence, remédie à la misère dans laquelle il s'est précipité par le péché, selon les Proverbes (14, 34) : "Le péché fait les peuples malheureux", et l'Ecclésiastique (30, 24 Vg) : "Aie pitié de ton âme en faisant ce qui plaît à Dieu."
3. C'est grâce au privilège personnel de son pouvoir d'excellence que le Christ a pu concéder à la femme adultère l'effet du sacrement de pénitence, la rémission des péchés, sans le sacrement, mais non sans les sentiments de pénitence intérieure que lui-même, par la grâce, a fait naître en cette femme.